Avant de le savoir disparu, j’ignorais que Jacno avait un vrai nom. Heureusement, toutes les nécrologies qui surgissent pour le célébrer soudainement me l’apprennent. Mais aucune ne me dit pourquoi j’aime tant sa musique, pourquoi elle m’évoque des amitiés et des amours qui ne sont qu’à moi. Je revois Philippe me donnant un album d’Elli & Jacno, Sarah m’en offrant un autre pour mon plus récent anniversaire, JD me disant il y a plusieurs années déjà qu’il possède Rectangle en maxi 45 tours (je ne l’ai qu’en 45 tours simple), Emmanuel évoquant régulièrement la beauté des Nuits de la Pleine Lune et sa BO trouvée en vinyle dans un vieux magasin de Lille, Frédéric et Sylvie aussi parlant de lui.
Les disques de Jacno, avec Elli, sortaient sur Celluloid et ils étaient donc voisins de ceux de Suicide, Cabaret Voltaire, James Chance, Mathématiques Modernes : ils portaient en eux ce virus rétro-futuriste qui habitait aussi les livres de Chaland et Serge Clerc, emplis d’un dandysme qui nous faisait fantasmer, nous faisait croire qu’il suffisait d’être comme lui, le cheveu raide, la chemise droite, le regard nocturne, une Rickenbaker et un Korg MS20, pour qu’Elli tombe amoureuse de nous, pour qu’on nous laisse entrer au Palace ou ailleurs et vivre dans le 9ème arrondissement qui n’était pas encore bobo, pour que Loulou Picasso nous dessine un portrait, comme si l’on résidait éternellement en 1981.

Trois excellents disques légèrement cold, chacun dans son genre, ou presque. Le premier est dû à un groupe anglais dont il s’agit là du premier album, sorti par Desire, nouveau label fondé par Jérôme Mestre (ancien Rough Trade Paris, qui avait fondé le label Artefact et actuel rédacteur en chef du site Fairtilizer). Project:Komakino évoque en creux le son des groupes de Factory, de la première période, entre Joy Division et Section 25, avec une rythmique froide et acérée, un chant caverneux qui semble surgir d’entrailles désarticulées, démontées et recomposées. Les morceaux jouent sur une rigidité formelle comme pour mieux se dévoiler engagés, habités par une conviction, au moins musicale, qui dépasse le pastiche ou l’hommage. Le groupe cite Malevetich sur sa pochette et l’on n’avait plus croisé ce genre de référence depuis une vingtaine d’années : comme retrouver un ami disparu avec lequel on a toujours beaucoup à échanger. L’album est complété par quatre remixes qui jouent sur la corde sensible, prolongent les atmosphères délétères (notamment le mix d’Age of Satisfaction par Motorama) ou mènent la musique ailleurs comme le fait E-Gold. Tout aussi chargé de réminiscences, le triple CD de Leyland Kirby (connu aussi sous le nom de The Caretaker), Sadly The Future Is No Longer With Us, est un étrange ouvrage difficile à assimiler d’une traite. Longues plages faussement monochromes, mêlant échos de piano, réminiscences vocales, drones planants. Plusieurs références surgissent, comme pour tenter de comprendre le cheminement de cette musique, mais c’est sans doute la pochette qui fournit les meilleures clés : elle représente une caisse en bois, typique de celles qui servent à transporter des tableaux. A l’intérieur de la pochette, trois CD sont rangés chacun dans une pochette représentant une toile, recto-verso. Les signes ne trompent pas, la musique de Leyland Kirby se veut contemplative à la manière d’un tableau devant lequel il faut passer du temps, se plonger entièrement. La musique d’Elm, alias la moitié du groupe Barn Owl, est moins cérébrale, mais tout aussi bourdonnante et planante. Là où Kirby semble construire sa musique à partir d’un ordinateur, Elm fait l’inverse et joue de plusieurs instruments filtrés dont une guitare évoquant, lorsqu’elle s’électrifie, celle de Stephen O’Malley. Les dessins de la pochette, là encore, donnent des indices : signés Katie Boyles, ils sont raffinés et mystérieusement organiques. Elm, dit-on, fait de la musique du désert. Disons plutôt qu’il fait une musique pour cerveaux et coeurs désertés, au bout  d’un chemin froid.

 

Depuis que je l’ai, impossible de me défaire de ce disque. J’adore Broadcast depuis longtemps, et chaque nouvel album me rapproche un peu plus de ma compréhension d’eux, de ma connaissance de mon amour pour le groupe, ses mélodies, son dérèglement, sa manière d’agencer et dispenser le monde, d’en faire un miroir où se reflètent en cohabitant toutes les fantaisies m’ayant jamais traversées l’esprit, le coeur. Ce nouvel album est fait avec The Focus Group
(du label Ghost Box, très prisé des amateurs de Hauntology – pour ceux qui ne savent pas ce que c’est, il parait que Chronicart prépare un dossier sur le sujet : j’ai hâte de le lire). On y entend des vignettes plutôt sans paroles, oniriques, électroniques, réverbérantes de l’intérieur, souvent ambient, parfois déséquilibrées. Lorsque le chant est là, je le trouve si lumineux et perdu en même temps que j’ai l’impression de l’avoir toujours connu là, pas loin. Il y a dans tout cela quelque chose de cinématographique, comme une utopie des années passées capturées en musique : ces musiciens-là doivent vivre dans un autre espace-temps, leur monde est celui qui me parvient dans des vieux films de la Hammer, de Tigon, de ces années étroites entre la fin du Flower Power, du Swingin’ London et les premiers attentats terroristes, le premier choc pétrolier, les années du plastique qui était beau, avant de perdre la trace de Steve Ditko, les années où nous sommes nés.

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JN (1970) un regard moderne

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Trois numéros d’IMPOSSIBLE viennent d’être imprimés. Les numéros 3 & 5 seront en vente au Salon Light ce week-end à Paris, et le 6 au Winter Show d’Arts Factory en décembre. Ils seront aussi en librairie. Je n’en ai aucun, pas la peine de me les commander.

 

novembre 2009
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