"nous ne sommes plus nous-mêmes"

Depuis quelques mois, j’écoute des groupes aux noms qui résonnent plutôt tendrement dans mes oreilles fatiguées : Chora, The Hunter Gracchus, Part Wild Horse Mane On Both Sides… Le magazine Wire a la bonne idée de leur consacrer plusieurs pages ce mois-ci (qui d’autre est capable encore de s’engager pour de tels inconnus, de tels sons ?) et regroupe l’ensemble sous l’appellation de The Now Sound of Sheffield – référence au vieux son de Sheffield (Cabaret Voltaire préhistorique ?) et sans doute aussi à The Now Sound, label où l’on trouvait des singles de Skullflower, durs et hargneux.Chez moi, issus de cette clique, quelques CDR, des choses glanées sur Youtube ou autre, et surtout deux albums sortis par un label Français, Chironex : le premier est dû à The Hunter Gracchus et le second (en photo ici) est un enregistrement collectif capturé à Lyon l’an dernier. Sorti sous le nom de Drapeau Noir, regroupant Chora et Part Wild horse Mane On Both sides, ce disque est un long déploiement sinueux et sinusoïdal, incorporant des traditions aussi diverses et complexes que la musique indienne et le noise, la musique improvisée et le drone purement psychotrope. Le genre de musique que l’on n’écoute pas en famille, encore moins entre “copains” et sûrement pas pour y trouver du plaisir, de la joieou un quelconque sentiment de plénitude. Pas non plus ici de dépression ou de défaillance. Cette musique se déplie organiquement et organise autour d’elle une forme sonore (sonique) de renoncement implicite à tout autre chose. Ecouter cela, c’est bien s’immerger dans un corps, comme l’on découvre un premier amour auquel on n’aurait droit qu’une seule fois, mais dont la résonance continuerait à hanter, longtemps après. Il y a des sons désagréables, d’autres tout moelleux et envoûtants. Il n’y a pas d’équilibre, pas de beauté. C’est juste de la musique qui se crée et que quelqu’un a eu la bonne idée de capter, de capturer et de presser sur un vieux bout de vinyle noir. Merci pour la transmission depuis Lyon, l’au-delà.


Longtemps fantasmé sur ce petit livre carré que l’on ne voit que dans les musées, le premier Spirou dessiné par Franquin, Après Rob-Vel et Jijé (dont on voit quelques planches ici, faisant la transition avec Franquin). Edité en 1948, l’original est rare, cher, intouchable. Heureusement, une belle édition en fac similé arrive à temps pour Noël et j’y retrouve des histoires déjà lues dans des compilations, des volumes épars. Mais rassemblées ici, elles diffusent une puissance primitive, un sens de la mise en scène très libre, tout en essais et expériences, emplis d’humour et de vélocité, de souplesse dans le trait et de maladresses aussi, de tendresse. Un autre livre me hante aussi au même moment où je retourne en 1948 avec Spirou : le Storeyville de Frank Santoro, livre géant sorti par Picturebox il y a deux ans, et auparavant édité par Santoro lui-même sur du papier journal en 1995. Récit d’apprentissage mis en scène à partir d’un gaufrier rigide que l’auteur s’amuse à dépasser ou ne pas utiliser, Storeyville donne l’impression d’être griffonné, gribouillé : et sans doute, Santoro a-t-il jeté tout cela sur ses feuilles comme l’on dresse un brouillon de plan de bataille. Mais, sans doute aussi, a-t-il compris que l’essentiel était déjà là, dans le premier jet, la première prise, la seul qui vaille. D’autres auraient repassé de l’encre sur tout cela, mais Santoro livre un livre brut et esquissé, mais aussi tout à fait construit. A l’origine, Storeyville était inspiré par Chris Ware et était sorti sans nom d’auteur. 14 ou 15 ans plus tard, le livre conserve, même avec le nom de Santoro inscrit dessus, un étrange pouvoir d’envoûtement, tout aussi brut que celui du premier Spirou de Franquin : entre l’un et l’autre livre, il y a une communauté de trait, une communion d’esprit.
1982 ou 1983. Je vis à Beyrouth, ouest, j’ai dix ans, onze ans, douze ans, je dévore toutes les BD qui me tombent sous la main, trouvées sur place ou arrivées de Paris. Chaque semaine, je reçois avec plusieurs semaines de retard sur leur publication en France, le journal de Spirou et celui de Tintin. Deux histoires me font chavirer. La première est d’Yves Chaland : une relecture du personnage de Spirou, publiée en un strip hebdomadaire, qui me fait encore frissonner, 25 ans plus tard et a ouvert mon amour pour tout ce qu’a fait Chaland, puis Serge Clerc. Une autre histoire me marque aussi, alors, profondément : le Privé d’Hollywood, qui résonne d’une force violente avec les films que me montre alors mon père : Le Faucon Maltais, Le Mystérieux Docteur Korvo, The Brasher Doublon… L’histoire me saisit, elle parle de cinéma, on y voit des acteurs que j’identifierai plus tard (Boris Karloff, Bela Lugosi, Veronica Lake…). J’y penserai régulièrement dans les années à venir et je lirai, plus tard à Paris, le deuxième épisode des aventures du détective, titré Amerika. Je ne lirai jamais le troisième, je détesterai profondément tout ce que fera ensuite le dessinateur de la série, Berthet, j’adulerai les livres du scénariste François Rivière, dessinés pas Floc’h, je serai souvent intrigué par ceux de José-Louis Bocquet, l’autre scénariste du livre. Aujourd’hui, il y a une réédition du Privé d’Hollywood en un petit volume (genre roman graphique), en noir et blanc. Je suis heureux de retrouver ce vieil ami, de voir que Berthet avait une belle élégance claire, surtout dans le premier chapitre, que je suis toujours ému par ce détective et ses amours, tout en regrettant l’absence de ces couleurs qui avaient si durablement impressionné ma tête de gamin, ces couleurs qui dessinaient une impression d’Hollywood, un fantasme de Californie et de cinéma.


Frédéric Fleury vient de sortir un nouveau petit livre de dessins, où l’on voit un bestiaire de monstres SF, entre afro-futurisme, chutes de Star Wars, storyboards pour SanKuKai… Il a bien voulu répondre à quelques questions à propos de ce livre, par mail.
Comment est née l’idée de Creux ? Il y a beaucoup de SF dans ce petit livre : quelles en ont été les sources ?
Creux est une introduction, ça fait un bon moment que je tourne autour de cette idée de science fiction et c’est vraiment quelque chose que j’ai envie de développer de manière plus conséquente.
J’ai commencé à aborder l’idée avec mon zine chez Nieves et je me sens vraiment à l’aise dans ces univers.
Obnivorious c’était une sorte d’élipse, quelque chose qui parlait de mondes sous-terrains, Creux remonte à la limite de la surface dans un monde chamboulé.
On a enlevé un peu de matière et du coup l’allure générale du terrain en est modifiée.
Concernant mes sources elles sont finalement bien plus cinématographiques que graphiques, je regarde beaucoup de Science Fiction et ce, depuis toujours.
Je me suis pas mal intéressé à l’histoire de Roswell et du projet Mogul récemment mais finalement je me rends compte que je me repose assez peu sur des sources pour travailler.
J’ai une idée et ce qui va l’alimenter est finalement complètement divers et épars, il n’y a pas de liens évidents. Les choses arrivent de partout et sont modifiées pour servir mes idées. En ce moment par exemple je travaille beaucoup en regardant l’intégrale des Moomins avec ma fille.
Comment situer ce livre / zine par rapport à tes précédents ? chaque livre est-il l’exploration d’un thème, d’une technique ?
Creux est l’enfant d’Obnivorious et il sera le père de “projet Mogul” ou de “La nature des choses”.
J’essaye de faire avancer mon travail de dessin, je me laisse guider par ce que je découvre graphiquement en essayant de me renouveler au maximum. Je travaille souvent sur plusieurs séries en même temps, variant d’une technique à l’autre, ensuite je retravaille la cohérence des ensembles. Chaque livre consigne généralement une série, c’est plus un aboutissement qu’une exploration parce qu’il y a vraiment cette idée de pousser jusqu’au bout, d’arriver à une sorte d’épuisement.
Concrètement je me rends bien compte que j’ai encore beaucoup de choses à dire avec le noir et blanc mais tout au moins j’arrive au bout d’un souffle et il me faut reprendre un peu ma respiration avant de continuer.
Plus généralement, comment définis-tu l’esthétique qui préside aux livres publiés par les Editions du 57 que tu tiens avec Emmanuelle Pidoux ?
Je crois qu’on travaille vraiment à l’envie avec des gens qu’on aime et dont on aime le travail.
C’est un truc important pour nous cette notion de plaisir et je crois que les artistes et les lecteurs le ressentent. On fait tout à la main consciencieusement, on accorde une grande importance aux papiers, à l’impression et on se retrouve avec des objets un peu fragiles et rares. Je suis très content de la petite collection qu’on a entamée il y a un peu plus d’un an, je sais qu’elle ne plaît pas à tout le monde mais je suis heureux de pouvoir proposer cet espace et je crois qu’on arrive à créer encore des choses surprenantes avec un modèle de base quasi unique.
C’est agréable d’entendre des artistes nous dire que le livre qu’ils ont fait chez nous reste leur préféré.
L’édition c’est vraiment quelque chose qui fait partie de notre travail artistique à tous les deux et personnellement je le vois comme une respiration dans mon travail de dessin.