You are currently browsing the monthly archive for mars, 2008.

En écrivant mon post précédent, je me suis demandé quels étaient mes disques disco préférés. Un début de réponse :

1. Kiss Me Again de Dinosaur

2. Spacer de Sheila B. Devotion

3. He’s the Greatest Dancer de Sister Sledge

4. American Express de Harry Thuman

5. I want your love de Chic

6. I feel love de Donna Summer

7. Go Bang de Dinosaur L

8. Fly Robin Fly de Silver Convention

9. Copacabana de Barry Manilow

10. Is it All over my face (Larry levan mix) de Loose Joints

Mention spéciale à : Over & over de Sylvester, Runaway de Loleatta Holloway, Fame d’Irene Cara, Disco 3000 de Sun Ra.

L’été dernier, j’écrivais un article dans les Inrocks sur le retour de la disco. Et ce printemps-ci, j’ai l’impression que tout le monde se pâme devant l’excellent single d’Hercules & Love Affair, Blind, qui fait écrire à peu près tout et n’importe quoi sur la disco. Personnellement, j’ai longtemps détesté la disco. Mais c’est normal, je suis un “indie boy”, au fond, comme me l’ont fait remarquer mes amis Drew et Martin. Cela dit, depuis quelques années (en gros, depuis que j’ai compris que ni Loop, ni Spacemen 3 ne seraient jamais les groupes préférés de personne d’autre que Philippe et moi), j’adore la disco. Plus exactement, je me suis mis à l’adorer grâce à deux figures. D’abord, Chic, qui est l’un des grands groupes mésestimés (malgré ses millions de disques vendus) par l’histoire : peu de choses surpassent ses productions cintrées, enveloppantes et presque psychotiques, emplies souvent de questionnements, de tristesse affichée, de larmes retenues (mais pour mieux danser). L’autre figure, c’est celle d’Arthur Russell, que j’ai commencé à écouter grâce à son album minimaliste World of Echo (beau à pleurer, du violoncelle, de la reverb, une voix - rien de disco là-dedans). Ensuite, je me suis immergé dans son oeuvre plus dansante, que tout le monde s’ingénue désormais à citer en exemple ou à prendre comme point de repère pour paresseusement parler de morceaux comme ceux d’Hercules. Arthur Russell, donc, est devenu l’alibi bien pensant pour aimer la disco : si Arthur, qui était une figure de l’underground new yorkais proche de David Byrne des Talking Heads, en a fait, c’est que la disco est bien légitime, non ?

Je n’échappe pas à cette règle, bien sûr. J’y ai succombé en premier. Mais, je crois que la disco d’Arthur Russell n’a tout de même rien à voir avec celle d’Hercules : Arthur Russell expérimentait, enregistrait des heures durant et ses plus beaux morceaux, les plus discoïdes et tubesques, étaient en fait des mixes faits par d’autres, notamment par le légendaire François Kevorkian. Arthur Russell voulait un tube, mais il avait une pensée et une énergie trop complexes pour y aboutir vraiment. Je doute qu’Hercules soit de cette même trempe, aient la même diversité.

Par contre, la tristesse qui se dégage du chant d’Antony, invité sur Blind, est tout à fait évocatrice de cette même sensation de délitement de soi qui alimente les plus misérables morceaux de Chic. Entre leur At Last I Am Free (I can hardly see in front of me, continue d’ailleurs le chant sur ce morceau) et Blind, il y a plus que de simples échos, il y a une communauté, une continuation. A la différence près que, blancs et pédés, les gars d’Hercules n’ont sans doute aucun mal à se faire accepter dans les clubs branchés. Ce qui n’était pas le cas de Nile Rodgers et Bernard Edwards qui, parce qu’ils se faisaient refouler des boîtes de NYC, passaient leur temps à composer le tube parfait. Les freaks c’étaient eux. Les génies aussi.

www.stumead.com

Groupe anglais, Rameses III produit une musique très neurasthénique, aux bords du sommeil. Des drones, donc, mais qui ont de jolies particularités : celles d’être joués par musiciens délicats, qui ont l’air d’avoir écouté les disques de Durutti Column et Labradford plutôt que ceux de Throbbing Gristle et Wolf Eyes. Du coup, leurs bourdonnements résonnent avec une chaleur immédiate, oscillent entre les oreilles à coups de notes de guitare, flottantes et éparses, formant, bout à bout, d’étranges zones mélodiques. Ce nouvel album (le précédent, une collaboration avec l’américain The North Sea, intitulée Night of the Ankou, était déjà de haute volée narcoleptique) est double : un Cd enregistré live et un autre composé de morceaux mixés par des proches du groupe. L’ensemble évoque les américains Stars of the Lid ou encore quelques moments de Brian Eno, et il y a là comme un sentiment de flottement apaisant. On pourrait être dans le mièvre, mais on est au contraire dans une musique qui n’a rien de figé, rien d’arrêté. Au contraire, tout ici est question de parcours, de cheminement : peu importe la destination, les échos de cet album vibreront longtemps, à la manière d’une forme nouvelle de musique classique, idéale pour rêver en se tordant les sens. Bonne nuit.

Un autre maxi pour la journée, produit par Peverelist, petit maître du dubstep en voie de devenir grand. Deux morceaux sur ce vinyle, qui résonnent comme un lien entre le dub et la techno lente, comme si quelqu’un réinventait d’un coup Massive Attack. Peverelist est de Bristol, il fume sans doute pas mal de gros joints et sa musique est simplement entêtante, enivrante. Idéale pour ce printemps qui n’arrive pas, et le sommeil qui se fait rare. On peut trouver un mix de lui par ici :

http://www.dqxt.org/dubwar/

ou par là :

http://www.dqxt.org/dubwar/podcast/dubwar_podcast.rss

Après le festival Présences électroniques du GRM, à la maison de la Radio, écouter Daniel Menche est une suite logique. Surtout ce disque, qui sonne comme un mélange entre les moments les plus abrasifs de la musique concrète classique et les instants les plus mélancoliques (s’ils existent) de la musique noise. Je ne sais pourquoi ce disque me plait : pour beaucoup, il serait inaudible, insoutenable. Mais je suis heureux de l’avoir trouvé (même si je n’ai pas l’édition en vinyle blanc, limitée à 100 exemplaires, tant pis pour la taxidermie). Et surtout, je suis très heureux de le posséder pour sa pochette dessinée par Emily Hyde, dont j’ignore tout mais dont j’adore le trait. Je n’ai pour le moment vu ses dessins que sur des pochettes de disques (Elle a aussi illustré un Cd de Menche, Glass Forest, sorti en même temps que le vinyle Body Melt et peut-être plus accessible, plus contemplatif presque, et minimaliste vers sa fin, qui évoque le spectre d’un Steve Reich anémique). Il y a en tout cas dans le trait d’Emily Hyde quelque chose de végétal et de gothique, d’organique et de cadavérique. Son encre me ravit et me fait peur, m’évoque l’univers d’une autre habituée des pochettes noise, Megan Ellis (http://www.meganellis.net/).

J’ai hâte de continuer à tomber par hasard sur les pochettes qu’elles illustrent et découvrir, par leur biais, d’autres disques intenses, denses, colériques, décapants.

Encore un disque Skull Disco, assez magistral : une collaboration entre Applebim et Peverelist, deux noms inconnus du grand public, mais qui sont parmi les producteurs les plus intéressants du dubstep. Ici, deux morceaux, Circling et Over Here, regroupés sous l’intitulé “Soundboy’s ashes get hacked up and spat out in disgust EP”. Comment parler de cette musique ? Sans doute en évoquant tout l’effet qu’elle produit lorsqu’on s’y immerge. Un effet rare de caisson sensoriel, doublé d’une envie folle de tout laisser tomber pour ne plus écouter que cela, parce que ces deux morceaux exigent du temps et de l’attention. Non pas qu’ils soient longs, mais ils parviennent à faire cohabiter, en peu de minutes, une effervescence rythmique qui habite d’un coup le corps avec un fort sentiment de contemplation. Il y a ici de la dynamique et du bourdonnement, de la vie et du sommeil, de l’élévation et du décharnement. Peu de disques font vraiment cela, peu de maxis parviennent à produire une si belle énergie, qui reste dans la tête, comme si, derrière les nappes et les coups, se cachait une insidieuse mélodie. Je ne sais pourquoi j’ai envie d’écrire cela, mais si des groupes comme le Velvet Underground se formaient aujourd’hui, j’ai un peu l’impression que c’est à ce genre de musique qu’ils voudraient se confronter, à la fois sale, rugueuse, mais aussi viscéralement immédiate.

Difficile de ne pas succomber au charme de ce petit livre, acheté hier (chez Bimbo tower à Paris, qui venait d’être livré). Difficile, déjà, parce que j’apprécie le travail de Frédéric Fleury, l’un des deux auteurs. Difficile, surtout, parce que les livres à plusieurs, où les auteurs se mélangent, m’interpellent par ce qu’ils disent à la fois de l’absence de l’ego, de la refonte des personnalités et de l’apparition d’une entité inédite, composée par l’addition des auteurs, et qui est, toujours, un peu plus qu’une simple accumulation ou une juxtaposition. Ici, ce qui se joue, c’est l’idée du dessin à plusieurs, comme le pratiquent déjà tous les dessinateurs qui gravitent autour des éditions fais le toi même si t’es pas content (FLTMSTPC), comme Hendrik Hegray, Jonas Delaborde, Kerozen, Shoboshobo. Fleury n’est pas très loin de cet univers, puisque, tout comme ces derniers, il fait partie, et est même un des fondateurs/instigateurs, de Frédéric Magazine (site et série de livres de dessins).

Ink in link séduit par une sorte de complexité naïve : les dessins semblent ici sortir d’une mise en commun de cauchemars, de fantasmagories hallucinées. Les corps, les figures, les objets : tout cela dégoûline, se dévoile difforme et hors de toute nature connue. Il y a ici, étonnamment, quelque chose qui évoque les travaux de Shoboshobo et Jonas Delaborde. Des échos, des renvois, des citations : il existe en France, désormais, une vraie petite scène de dessinateurs dont l’activisme, l’énergie, la rage même, font songer à un ensemble de groupes de rock en plein bouillonnement. Aujourd’hui, pour être un vrai punk, il faut dessiner.

L’américain Richard Sala a une oeuvre plutôt méconnue, notamment en France où, pourtant, plusieurs de ses livres ont déjà été publiés. Le plus récent est sorti il y a quelques semaines déjà dans la collection dirigée par Vertige Graphic et Coconino Press. Intitulée Ignatz (en hommage à l’un des personnages de la grandiose série Krazy Kat de Geo Herriman), cette collection est éditée aux Etats-Unis, dans le même format, par Fantagraphics. Le décalage entre les deux éditions fait qu’en Amérique, cette histoire en est déjà à son deuxième volume, alors qu’on ne fait que découvrir le premier en France. Retard, mais pas si grave, tant il est important de lire ce livre qui était vraiment l’un des plus beaux et intrigants à sortir des Etats-Unis ces derniers temps, de la trempe d’une histoire de Clowes, tout aussi complexe et beau. Simplement nommé Delphine, du nom d’un personnage central mais absent, le récit est un beau mélange de tous les tics de Sala : un dessin aiguisé, une tonalité grise, des atmosphères de fin de jour, un temps de sorcière ravagée. Parfois, les ambiances évoquent quelques livres de Joann Sfar. Mais Sala est son aîné et la plupart du temps, son oeuvre est tout à fait unique, singulière. Son Delphine est un récit de quête, mis en scène dans un contexte délétère de village qui tient du cauchemar éveillé, où tout semble prétexte à une descente aux enfers. La quête évoque en filigrane l’absente et donne surtout à voir un personnage, masculin, qui erre comme s’il était habité par un but fantasmagorique, sans réelle substance. Où est-il réellement ? Ce qui captive, c’est surtout sa capacité à être au centre de situations incongrues et d’y demeurer à peu près normal. il y a de la peur, de l’angoisse, un peu de rire et surtout un grand sens du mystère. Sala, plus que la quête, s’intéresse à ce qui peut hanter un jeune homme : un souvenir, une image, un fantasme, un futur plus qu’incertain. L’essentiel, semble-t-il écrire et dessiner, est bien d’avancer toujours pour voir ce qu’il y après les intersections et embranchements du destin. Avancer sans redouter ce que l’on trouve sur son chemin, ce que l’on voit d’un coup en levant les yexu vers un horizon inédit. Avancer en se disant toujours “inch’allah”.

Photos prises pendant une performance à la galerie éof (Paris) durant une soirée organisée par les Inrockuptibles dans trois lieux parisiens sous le beau titre de “Parcours vite et reviens tard“. Les dessins d’Hendrik Hegray, Kerozen, Jonas Delaborde, Mehdi Hedberg (Shoboshobo) étaient bêtement renversants. Dans un autre lieu, il y avait, plus sage, l’anglais Ryca, dont les toiles, très influencées par un autre anglais, Banksy, sont à découvrir par ici :www.ryca.net

Il y a quelques jours, reçu ce nouvel album du groupe parisien (de Barbès, précise leur myspace) Poni Hoax. J’écoute le premier morceau, Paper Bride, en boucle : la voix du chanteur, Nicolas Ker, m’évoque en filigrane celle de Billy McKenzie, chanteur du groupe eighties The Associates, mais comme passée par trop de clopes sans filtre. Il y a quelque chose d’irrésolument new wave, de vaguement allemand aussi, qui me donne l’impression d’être à Berlin, un peu après Bowie et Eno, juste avant Nick Cave. Mais peut-être aussi ailleurs, peut-être simplement à Paris, en Europe, en 2008, là où tout se mélange, là où l’on se permet de conclure des disques de pop par des morceaux de 13 minutes, planants et meurtris. Et ce qui est beau, aussi, c’est que la Sigrid du titre du disque existe vraiment. On en reparle, sûrement.

Tant qu’il est encore en ligne, il faut écouter ce mix, fait par DST et offert par l’excellent label Skull Disco. Une heure de palpitations engourdissantes.

http://www.skulldisco.com/freedownloads/SKULLDISCO.COM_DST-MIX_NOV2007_64K.mp3

Certains disques, certains films aussi (ceux de Hou Hsiao Hsien, par exemple) sont très atmosphériques : ils ne sont pas fondés sur l’action, mais plutôt sur les changements subtils, imperceptibles presque, qui mènent parfois l’auditeur, le spectateur, vers un état proche de la catalepsie ou du sommeil. S’endormir dans une salle de cinéma, devant un film atmosphérique, où tout est tellement beau qu’il peut ne rien se passer : rien n’est plus agréable et déconcertant. Car, en pensant dormir, on continue à voir le film ou plutôt le percevoir. Cette sentation est rarissime dans la bande dessinée ou la littérature. Difficile de continuer à être à l’intérieur d’une BD si l’on s’est endormi dessus. L’un des rares auteurs contemporains à parvenir à comuniquer à son lecteur cette drôle de sensation de flottement, d’atmosphère suspendue, est canadien : il s’agit de Seth, auteur d’une poignée de livres assez géniaux (par exemple le très étonnant It’s a good life if you don’t weaken, qui le met en scène à la recherche d’un dessinateur du New Yorker qui n’ apublié qu’un seul dessin) , qui vont tous vers un dépouillement de l’action, une ascèse des événements. Il y a chez lui comme une montée de l’introspection, favorisée par un sentiment fort de nostalgie. Seth semble d’abord parler d’un temps oublié, d’un passé dont il a la ferveur, mais qu’il sent bien lui échapper tel une poignée de sable coulant entre ses doigts. L’an dernier, on avait pu lire son très drôle Wimbledon Green, qui jouait aussi sur le souvenir et la nostalgie (il mettait en scène des collectionneurs de BD), mais témoignait tout de même d’un sens de l’aventure et du récit échevelé rare chez lui. Wimbledon Green était en fait une parenthèse, mise subrepticement en pleine élaboration d’une oeuvre plus complexe, Clyde Fans, que Seth distille en Amérique dans son comics, Palookaville. En France, une partie de l’histoire a été publiée par les éditions Casterman sous le titre Le Commis Voyageur. Mais, difficile d’attendre la suite de la VF, tant les comics publiés par Seth sont irrésistiblement beaux et soignés. Surtout, chaque nouveau numéro (un par an, ce qui est plus que peu…) est meilleur que le précédent. Le 19, qui vient de sortir, est une merveille. On y retrouve les mêmes personnages, deux frères antinomiques, et, surtout, on y pénètre plus encore dans les méandres de la psyché de l’un d’eux, le plus timide et réservé, Simon. En blanc, noir, bleu et gris, Seth décortique les rapports de Simon et sa mère, qui est conduite dans une maison de retraite. au-delà de la séparation douloureuse, se dévoile l’exorcisme de sentiments refoulés, la compréhension, d’un coup, d’un multitude de rapports, de conflits, d’aspérités. Seth dessine tout cela en prenant son temps, en s’imprégnant longuement de chaque scène. Les séquences sont découpées avec soin, et chaque objet est doucement représenté. il y a là, au-delà du récit, la volonté de représenter le temps qui passe, de donner une forme aux désirs qui partent doucement. Seth décrit le passage entre deux mondes, deux états, deux moments d’une vie qui, vieillie, se remémore sa jeunesse. C’est en voyant les autres partir que l’on se devine soi-même en partance.

L’an dernier, le label Skull Disco avait sorti quelques pépites aux frontières du dubstep, compilées sur un double CD, toujours d’actualité. Dans le lot, il y avait un incroyable maxi remixé par Ricardo Villalobos, Blood On My Hands, qui transformait lemorceau original (signé Shackleton) en une longue odyssée très apocalyptique, avec un sample vocal étonnant qui disait l’abrutissement de quelqu’un regardant des tours s’effondrer - celles de Babel ou celles des Twin Towers, on ne sait plus vraiment.

L e nouveau maxi du label est une autre collaboration, entre Shackleton, Vengeance Tenfold (inconnu par ici) et le producteur allemand T++ (qui remixe une face). Son titre, Death is not final, renvoie lui aussi à une vision dantesque, ou plutô, proche de Jérôme Bosch, de ses tableaux chargés de ciel et d’enfer, de créatures grouillantes dans tous les sens. Et la pochette, déjà, témoigne de cela : un croisement entre Bosch et Gary Panter, entre les fantasmagories de la Renaissance et les dessins punk. Drôle de programme, qui est magnifié par le disque. Deux morceaux aux aspérités orientales et lentes, emplies de basses démesurées, de rythmes aux limites de la danse, d’échos sombres, qui se répercutent d’abord au plus creux du ventre, là où il fait faim et peur en même temps. Que dire de ce disque ? Il pourrait passer inaperçu, il parait qu’il est déjà épuisé. Il possède en tout cas une volupté effrayante, une dynamique propre, qui me fait le remettre inlassablement sur la platine et attendre avec anxiété ce moment où apparait le sample vocal qui dit : “death is not final” - non, la mort n’est pas tout, mais on va quand même s’habiller en noir pour sortir ce soir.

Jamais vu le film, mais j’en redécouvre la BO, dix ans après une première écoute distraite. J’en gardais une bonne impression, mais sans trop me souvenir de quoi il s’agissait vraiment. Et le nom du compositeur m’intriguait un peu, je l’avais toujours au fond de ma mémoire. Son nom : Johnny Pate. Je ne sais toujours pas qui il est vraiment, et je ne suis pas allé chercher des infos sur lui. Je me contente d’écouter le disque et d’admirer sa pochette. Celle-ci est typique de quelques BO des années 60 ou 70 : dessinée dans un style réaliste, mais extrêmement stylisé aussi. Ce genre de dessin m’interpelle parce qu’il est entre l’illustration, la reproduction et la bande dessinée : il raconte une multitudes d’histoires, offre des perspectives multiples quant au film qu’il représente. En quelque sorte, je préfère regarder ces dessins, souvent, plutôt que les films, parfois décevants.

Le disque, lui, ne déçoit pas : il est quelque part entre plusieurs genres, entre les BO, le jazz et la soul. Ses arrangement sont complexes, résonnent de partout, mais ne débordent jamais, demeurent très cadrés. Et l’ensemble se conclue par un morceau chanté, par les Four Tops, tout explosif, qui ressemble bien à un apex sexuel, une explosion de joie.

C’est devant l’accumulation d’articles et de livres autour de Mai 68, que je me suis demandé, d’un coup, ce que l’on pouvait bien écouter à l’époque, sur les barricades. Et me demandant cela, je me suis aussi rendu compte à quel point une large partie de la musique que j’écoute ou qui m’intéresse est un peu issue de ce moment-là. Plus exactement, j’ai une vieille sympathie pour des disques de groupes ou d’artistes français, édités dans les années 70, et qui semblent nés directement au pied des barricades, qui ont été permis par la révolution de 68. Des disques souvent oubliés, ne serait-ce qu’à cause de leur édition souvent restreinte, pour des raisons économiques, à très peu d’exemplaires, qui ont été longtemps des raretés, mais que l’on peut désormais dénicher sans trop de problèmes en Cd ou, plus facile encore, en mp3.Je pense à quelques groupes, quelques albums, et en voici une sélection, histoire d’ajouter une nouvelle entrée à toutes les autres listes musicales qui font déborder nos lecteurs :

Fille Qui Mousse “Trixie Stapleton - se taire pour une fille trop belle”

Le disque mythique de l’underground français, sorti à 17 exemplaires à l’époque, par le label Futura. Il en existe plusieurs éditions CD qui permettent d’en apprécier les saveurs expérimentales, comme du Can français, en plus lysergique.

Mahogany Brain “With (Junk-Saucepan) When (Spoon-Trigger)”

Le premier groupe du poète Michel Bulteau. Sur ce premier album, à la pochette noire et sorti par le label Futura, ils réinventent le Velvet Underground, dans une cave de Paris. Génialement torturé, tortueux, sombre. Inaudible ?

Pôle “Inside the Dream”

Pôle était un groupe et un label. Cet album est une réponse aux allemands planants et une préfiguration de la musique ambient des années 90. Idéal pour s’endormir.

Pôle “Besombes et Rizet”

Différent du précédent, ce double album est tout en synthétiseurs pulsés, entraînants comme une autoroute allemande. Etonnant, mais aurait gagné en concision : la dernière face est inutile.

Chêne Noir “Chant pour le delta, la lune et le soleil”

Groupe théâtral, le Chêne Noir a sorti peu de disques, tous rares. Mais le meilleur est bien celui-ci, ne serait-ce que pour son morceau d’ouverture, fausse comptine groovy, qui ferait s’évanouir la clique des Stereolab et autres Broadcast.

Ame Son “Catalyse”

Ame Son, plutôt que les très connus Gong : mêmes territoires psychédéliques et pataphysiques, mais un sens différent de la musicalité dévastée. Plus punk que hippie, en fait.

Jean Guérin “Tacet”

Etrange et unique disque de Jean Guérin. BO pour des films invisibles, Tacet est un mélange de free jazz, d’électronique, de rock déstructuré. A écouter pour y croire.

Schizo “Le Voyageur”

Premier groupe de Richard Pinhas avant Heldon, Schizo joue ici un morceau dont les voix sont assurées par Gilles Deleuze, lisant un texte de Nietzsche.

Heldon “Electrique Guerilla”

Premier album du groupe de Richard Pinhas, qui demeure exemplaire de la musique expérimentale et rock du début des années 70.

Melmoth “la devanture des ivresses”

Melmoth dissimule Dashiell Hedayat, habitué des pseudos musicaux et littéraires. La devanture des Ivresses est son grand disque sombre, meilleur que tout le reste de sa production musicale, parce que plus habité par un oubli de soi.

Evidemment, il faudrait compléter cette sélection plutôt rock, par une autre, de free jazz et de free folk français des années post-68 : un prochain post, sûrement.

Reçu tout à l’heure un CD acheté sur ebay et que je désespérais d’avoir. Il s’agit de l’album enregistré par le guitariste américain Jack Rose pour le label Archive (qui sort presque exclusivement des enregistrements live, parmi lesquels un concert de Bardo Pond, déjà mentionné dans ce blog). Qui est Jack Rose ?
Pour beaucoup d’amateurs, il s’agit tout simplement du meilleur guitariste vivant. Sans sombrer dans de telles prises de position (je n’y connais rien à la dextérité des guitaristes), je peux simplement affirmer que, oui, ses enregistrements solo (il joue aussi au sein du groupe folk drone Pelt) me touchent autant que m’ont touché ceux de John Fahey lorsque je les ai écoutés pour la première fois il y a plus de dix ans. Jack Rose opère dans les mêmes sphères : guitare folk, morceaux instrumentaux, qui embrassent souvent plusieurs genres mais sont souvent, essentiellement, quelque part entre le blues et les ragas indiens. Il y a chez lui cette sensation d’apnée qui transparait dans les plus beaux enregistrements bruts, comme si l’on plongeait d’un coup au coeur d’une civilisation différente. Ici, Jack Rose ne raconte pas son Amérique, mais plutôt fantasme un monde perdu, oublié. Ce disque-ci, depuis sa pochette orné d’une photo montrant deux musiciens d’une autre époque, jusqu’au coeur de ses sonorités, est un étrange voyage, qui remonte dans le temps et l’espace, semble sorti des années 1930, mais aussi, en même temps, des années 2010 à venir. Il n’y aucun malaise ici, mais uniquement une étrange forme de bonheur alangui. La bonne nouvelle, c’est qu’il joue en France bientôt : le 23 mars aux Voûtes à Paris, dans le cadre du festival While My Guitar ViolentlyBleeds _ Infos par ici : www.myspace.com/alifibgigs ou www.lesvoutes.org.


Difficile de faire mieux que cet objet improbable, unique. De quoi s’agit-il ? D’une revue éditée par les éditions Futuropolis en 1980 et qui a la particularité d’être à mi-chemin entre le magazine rock et le dessin. Plus précisément, cet unique numéro de Silence est composé de longs articles, d’interviews de musiciens très représentatifs de leur époque comme Howard Devoto (qui a fait partie des groupes comme Buzzcocks, Magazine), Iggy Pop, Human League. Chaque papier est illustré par des portraits des artistes réalisés par l’équipe Bazooka, qui était alors à la pointe du graphisme (et réalisait le génial supplément Un Regard Moderne pour Libération) : aucune photo et pourtant, le traitement même de Bazooka (c’est à dire Loulou et Kiki Picasso) donne à l’ensemble une tonalité étrangement réaliste. Ou plutôt, sur le fil entre réalisme et imagerie iconique, dont la matière semble souvent fondre minutieusement. Les textes sont en français et en anglais, l’objet est mince, grand, parle de musique comme un fanzine à la sincérité et l’immédiateté désarmante, et qui aurait oublié d’être mal écrit. Chaque fois que j’en trouve un exemplaire, je l’offre. Et les trois derniers, je suis tombé dessus dans ces librairies : Gilda, Un Regard Moderne, BDSpirit.

Le volume est épais, presque rédhibitoire tant il est gros, faisant plus de 1000 pages. En tout cas, difficile de le manipuler au lit : il risque d’étouffer celui qui s’endormirait dessous. “Golgo 13 : le choix de l’auteur” m’est parvenu à point nommé. Je n’avais plus rien à lire le week-end dernier, et je rêvais de BD d’aventures intelligentes, taillées au couteau. Et là, c’est exactement de cela dont il s’agit. Ce volume fait suite à une première livraison, il y a deux ans, tout aussi épaisse : Golgo 13 : le choix des lecteurs, qui rassemblait 13 histoires du manga Golgo 13, choisies par ses lecteurs japonais comme leurs favorites. Le nouveau volume privilégie la sélection de l’auteur (et de ses collaborateurs), Saito Takao. Rien que cela, c’est déjà beaucoup : proposer deux visions différentes d’une même série, deux classements complémentaires, qui permettent de confronter les perceptions, c’est comme tenter de montrer toutes les facettes d’un même diamant, en un minimum de regards croisés. Au-delà de ces considérations, ce nouveau volume, tout comme le premier, dévoile une série fascinante, qui n’est pas tant une BD d’aventures qu’un commentaire récurrent sur l’actualité du moment. Ici, les histoires datent des années 60, 70, 80 ou 90 : la série a été longue et son auteur s’en est servi comme d’un filtre pour parler du monde autour de lui. Fortement habité par des préoccupations écologistes, il a fait de son personnage une sorte de fantôme errant, dont on ignore presque tout. Assassin et tireur d’élite, il est comme une ombre et les motifs de ses actes ne sont jamais explicites. Peu prolixe, il a tout du tacticien froid qui ne semble même pas habiter le monde qu’il arpente. Mais son humanité surgit parfois, par une réaction, un regard, un sentiment d’estime ou de respect pour son adversaire, sa victime, et qui sont portés par le dessin, clair, net, tranchant. Autant de choses qui provoquent des interrogations, des questionnements, tout à la fois sur ce que peut être le rôle d’une BD par rapport à la politique, à l’histoire. Golgo 13 parvient à ce subtil équilibre de fournir un plaisir de lecture apparemment gratuit et haletant, mais toujours sous tendu par des problématiques quasi philosophiques.


Vu hier soir There will Be Blood. Adoré me laisser happer par ce film. Premier quart d’heure muet comme l’un de mes films préférés, Rio Bravo. Et musique qui tient le film d’un bout à l’autre, bourdonnante et tendue, presque étouffante tant elle est présente. Toujours sur le fil, elle est entre le pompier hollywoodien et un minimalime très “drone”. Sa présence insistante en fait un personnage central du film, donne à son compositeur un rôle de metteur en scène. Sans oublier le rôle essentiel du son, de ce que l’on entend (ou non) dans le film : There Will Be Blood parle d’abord aux oreilles, soit en les assaillant de sons, soit en les en frustrant entièrement.
Ce n’est qu’à la fin du film, que j’ai réalisé quque sa BO avait été composée par Jonny Greenwood, le guitariste de Radiohead, dont la vision musicale oscille entre Neil Young et Olivier Messiaen. Est-ce le fait qu’il soi européen qui donne à sa musique toute cette tension, comme si elle était un élément étranger tentant une greffe dans un paysage qui lui est inconnu ? Toujours est-il que tout au long du film, je me posais inconsciemment la question de la pertinence d’une BO différente, et de comment serait ce film si sa musique avait été composée par un auteur familier et proche de l’Americana. Pour faire bref, j’ai beaucoup pensé à Will Oldham et Earth. Les correspondances sont évidentes et j’ai dressé une liste de disques qui évoquent bien There Will Be Blood, qui en seraient une version musicale.

1. Hex (or printing in the infernal method) de Earth. Grand disque instrumental, qui raconte le désert et l’Amérique primitive.

2. There is no one what will take care of you de Palace Brothers. Le premier album de Will Oldham réinventait la country et donnait à entendre une manière différente de raconter l’Amérique, notamment celle des cowboys.

3. Zuma de Neil Young. Les tourments de Zuma évoquent en filigrane ceux de There Will Be Blood. Ils en ont la même tension brutale, le même regain de vie décharnée et cette impossible volonté de se venger de la vie. Mais il y a aussi Harvest de Neil Young, plus calme que le précédent, mais tout aussi tourmenté, qui évoque plus implicitement la psychologie des personnages du film.

4. In Pittsburgh de Loren Connors avec Suzanne Langille. Rien que pour Blue Ghost Blues, reprise de Lonnie Johnson, chantée par Suzanne Langille, d’une voix de crève.

5. Blind Joe Death de John Fahey. Le premier album du guitariste Fahey sorti en 1959 inventait un faux bluesman aveugle et racontait différemment l’Amérique musicale, du blues, de la misère, du désert. Tous ses albums des années 60 pourraient servir dans cette liste. Avant sa mort, Fahey a sorti le magistral coffret Screamin and hollerin the blues de Charley Patton : autant de chansons qui auraient pu servir pour There Will Be Blood - mais dans lequel on ne voit pas un seul Noir et très peu de femmes…

6. Black Record de LaMonte Young. Sorti à la fin des années 60, ce disque de drones est tendu, harassant, désespéré. Je le verrais bien sur les images de There Will Be Blood, dans les oreilles des personnages au fond du derrick.

7. OO)) Void de Sunn O)). Premier album studio, encore maladroit, mais très puissant, de ce duo qui sonne comme un rite en milieu de nuit, achevé à l’aube.

8. Nancy and Lee Again de Nancy Sinatra & Lee Hazlewood. Album des retrouvailles, plus sombre que le précédent, moins enjoué, plus enfoncé dans l’âge et la tourmente. Trouble is a lonesome town de Lee Hazlewood aurait aussi pu figurer ici.

9. Unearthed de Johnny Cash. Un coffret de cinq disques : les dernières années du chanteur, qui y dit comme une paslmodie infinie, tout ce qu’il sait de son pays, de ses chansons. Rien que pour Wichita Lineman, dont il donne une version sombre, loin des clichés.

10. Raag Manifestos et Kensington Blues de Jack Rose. Le meilleur guitariste des années 2000 ? En tout cas, le grand héritier de Fahey, dont la guitare hantée fournit sur ces deux albums un kaléidoscope d’une americana implicitement malaisée.



Le mix de Minizza publié dans le post précédent m’a donné envie de me replonger dans quelques disques de rock allemand des années 70 qui n’y figuraient pas : Popol Vuh, Cosmic Jokers, Ash Ra Tempel. Mais aussi, moins connus, Hoelderlin, Emtidi, Broselmaschine : trois groupes kraut, acides et folk sortis sur le label Pilz.
Il y a aussi des albums encore plus obscurs comme Crawling to Lhasa de Kalachakra, Edge of Time de Dom, les deux disques d’Annexus Quam, Cosmic Music Experience de Limbus 3, Mandalas de Limbus 4, tous ceux de Brainticket.
Mais surtout, je me suis mis à élaborer une liste de quelques disques qui ne sont pas du krautrock, pas allemands non plus, mais faits dans le même esprit, comme des hommages implicites ou déformés. J’en ai fait un Top 10 que voici :

1. Rite de Julian Cope : vendu uniquement par correspondance lors de sa sortie au début des années 90, cet album était un hommage de Cope à ses héros allemands comme Ash Ra ou les Cosmic Jokers dont il réinventait la musique, à coups de rythmes martiaux, de guitares planantes, de synthétiseurs décatis. Une merveille.

2. A Ghost is Born de Wilco : étrange mélange entre rock américain, drone et injections inspirées par Neu. Exercice magistral et réussite lumineuse.

3. Super 45 de Stereolab : le premier disque du groupe lorgnait furieusement vers Neu et Can. C’est en tout cas grâce à lui qu’en 1991, date de sa sortie, d’une interview du groupe dans le NME et de la distribution parcimonieuse du disque dans quelques boutiques parisiennes dont la Danceteria et New Rose, que je me suis plongé dans le krautrock.

4. She and Me Fall Together in Free Death de Nurse With Wound : plusieurs disques de Nurse With Wound se réapproprient le krautrock. Mais c’est sur cet album, et son morceau titre, que Nurse y parvient le mieux et transcende le genre en le mêlant à des morceaux folk et de musique concrète. Nurse With Wound a aussi communié avec le krautrock sur les remixes produits par Stereolab, dignes d’Amon Duul, foux furieux.

5. A de Turzi : ce groupe français des années 2000 étonne par sa capacité à réinventer le krautrock en le mélangeant à des influences noise, prog et minimalistes. Premier album sorti en 2007, qui promet une suite tapageuse.

6. Exquisite Lust d’Expo 70 ; un américain qui sort des CDr sur lesquels il joue comme s’il était à Dusseldorf en 1974. Du pur Harmonia lo-fi et cosmique, comme dans un rêve lointain.

7. Black Oni de Guapo : plus prog que kraut, mais tout de même très en phase avec les hippies allemands.

8. Live de Bardo Pond : sorti sur le label Archive, ce disque est d’un calme onirique, planant, mêlant guitares volantes et flûtes célestes. Le meilleur album de ce groupe de Philadelphie, qui ne cède rien au bruit et donne tout au calme et à l’élévation.

9. #3 de Pharaoh Overlord : des scandinaves qui font du stoner kraut hypnotique et se produisent aussi sous le nom de Circle. Dans le même genre, essayer aussi I DOn’t Want to go to bed de Cul de Sac, plus arty et américain, mais très bon aussi.

10. Flood et Feedbacker de Boris : sur ces deux albums, les japonais Boris jouent comme s’ils étaient des Ash Ra Tempel punks. Le premier est plus acoustique, le second est d’une électricité rageuse, tendue.


Mes amis de Minizza ont mis en ligne un mix qu’ils viennent de faire pour la Cartonnerie de Reims. Un vrai best of du genre avec plusieurs clins d’oeil à des déclinaisons extra-allemandes comme Silver Apples ou Wilco. La playlist complète :

Voici la playlist
HNAS - Wie Ein Bock Am Michelstag
Neu! - Hallogallo
CAN - Spoon
Faust - The Sad Skinhead
Silver Apples - Lovefingers
Fujiya & Miyagi - Ankle injuries
Turzi - Alpes
Kraftwerk - Ruckzuck
HNAS - Guavenschmäh
Eno & The Winkies - Baby’s on fire
The Monks - Higgle-dy-piggle-dy
Wilco - Spiders (Kidsmoke)
Lcd Soundsystem - All my friends
Sonic Youth - Reena
Neu! - Fur Immer (forever)
System 7 - Interstate
Grauzone - Wütendes gras
Harmonia - Monza - Rauf Und Runter
Stereolab - Revox
Goblin - Tenebre (main title)
People like us - Ursula Fahrt Ski

Allez l’écouter là (il faut s’enregistrer sur le site, c’est gratuit) :
http://www.brocoli.org/v1/


Il y a quelques années déjà, j’étais parti à Oxford interviewer Radiohead. C’était à l’époque de Hail to the Thief. Une journée aller-retour. Et j’étais rentré en Eurostar avec un autre journaliste venu interviewer le groupe : Philippe Manoeuvre. J’avais été scotché par tout ce qu’il m’avait alors raconté. Je me souviens qu’il m’avait expliqué pourquoi les pressages français de Hendrix étaient pourris (parce que Barclay, la maison de disques, faisait ses pressages à partir de vinyles américains achetés en import). Il m’avait aussi un peu parlé de Métal Hurlant et on s’était quittés en se promettant de se faire une soirée Sun Ra. Qui n’a jamais eu lieu, mais je ne désespère pas. Depuis, je l’ai croisé une fois, au vernissage de l’expo de Serge Clerc, mais je pense qu’il ne m’a pas reconnu. Ce soir, j’étais diablement mort de rire en le regardant pour la première fois sur M6. Il est hilarant dans son rôle de juré. Ou plutôt, je le trouve incroyable d’équilibre entre déconnade et sérieux, acidité et mordant, cynisme et moquerie de soi. Il est ici bien meilleur qu’à l’époque où il se produisait sur itélé. Devenu un personnage depuis longtemps, il dépasse ici son mythe pour s’affirmer implicitement comme un étrange parangon, un modèle de rocker qui n’en est pas un, un voisin de stars devenu lui-même une drôle d’étoile. Comme durant ces trois heures d’Eurostar, je lui ai trouvé ce soir un incroyable charme, bien au-delà de ses lunettes noires. Mais tout cela, c’est sans doute aussi grâce à la manière dont l’a dépeint Serge Clerc dans son récent Journal que je le vois : il lui a donné une autre humanité, empreinte de folie, d’enthousiasme, de violence hilare aussi. Et puis, Phil Man est le seul homme à avoir son émission de télé, son magazine, sa BD - et à m’avoir parlé si passionnément de Sun Ra. Tout est possible.



Lors d’une de mes premières visites dans les locaux de l’éditeur Cornelius, il y a presque 7 ou 8 ans de cela, on m’y avait montré un drôle de livre : 3 de Hugues Micol. Tout en dynamiques, évoquant parfois le travail de Frank Miller et Geoff Darrow, ce livre étonnait par son esthétique muette mais très rapide, presque futuriste. Depuis, j’ai toujours regardé avec intérêt les livres de Hugues Micol, mais sans jamais y retrouver la même puissance formelle qui sourdait de 3. Et cela même si Prestige de l’Uniforme, fait avec Loo Hui Phang, était un remarquable essai de réinvention du genre “super-héros”. Cette semaine, la lecture de Séquelles, publié par Cornélius, m’a réellement chaviré pour une poignée de raisons qui s’entrecroisent toutes. D’abord, Séquelles se lit comme une tentative de faire à nouveau de la bande dessinée d’aventures populaire (comme dans les années 60 et 70, au temps des petits formats, plutôt violents) mais avec une vraie liberté formelle et une envie constante d’inventions graphiques, toujours au service du récit. Ensuite, Micol décrit un monde qui est aux limites du réel et de l’imaginaire. Mais cela, ce n’est pas neuf. Ce qui est enthousiasmant chez lui, c’est bien sa capacité à brouiller les pistes, à présenter les éléments les plus étonnants comme faisant tout à fait partie du réel. Il invente pour cela une réalité imbibée de quelques indices fantasmagoriques, de quelques éléments dissonants. Le lire, c’est être tout à fait proche de l’univers “frankensteinien” d’un auteur comme Magnus (dont Cornélius réédite d’ailleurs la fabuleuse série Nécron). Mais c’est aussi, surtout, une plongée au coeur d’un dessin tout en noirceur, en charbon décontenançant. Micol dessine souvent comme s’il rebondissait d’une page à l’autre et en cela es manières évoquent bien celles d’un Frank Miller à l’époque où il réinventait le roman noir en le mixant avec des histoires de super héros - l’époque de Daredevil, bien avant les caricatures de Sin City. Micol a cette même fraîcheur, cette même naïveté qui animaient Miller dans les années 70 et 80, permettant toutes les audaces stylistiques et narratives, sans aucune boursouflure.
Séquelles est une sorte de suite à 3. Mais on peut s’en emparer comme d’un objet tout à fait non identifié, presque instable, qui surprend presque à chaque page tournée par une petite invention, un détail, un point d’achoppement qui donne envie de poursuivre la lecture. On est là au centre de ce que la bande dessinée peut produire de plus probant : raconter des histoires qu’il est impossible de dire ailleurs, impossible de montrer autrement.
Joseph Ghosn

Deux semaines depuis que j’ai écrit mon dernier papier BD pour les Inrocks, qui sortira dans le numéro de la semaine prochaine, mardi. J’aime bien l’idée d’avoir arrêté la page hebdomadaire, parce que depuis que je le sais, depuis que je ne suis plus astreint au rythme, j’ai comme redécouvert un plaisir de lire, mais tout différent. Je ne lis plus pour trouver quoi écrire, mais simplement pour apprécier et me plonger entièrement dans un livre. Et je me rends compte aussi, du coup, que la bande dessinée est le genre qui me parle le plus, dans lequel j’arrive le mieux à m’immerger. Celui aussi dont j’adore l’histoire, la chronologie, les variations. Il y a dans la bande dessinée, comme dans la musique, un vrai sens du temps qui passe, du moment qui se fige ou se délie, au gré de la nervosité d’un trait ou d’une ligne de basse, d’une séquence de dessins ou d’une séquence musicale. Du coup, j’ai envie de faire de ce blog un lieu pour parler de bandes dessinées, de dessins, d’illustrations, mais aussi de disques. Et parfois, peut-être de fiction. Bref, un peu de tout, dans un joyeux mélange qui correspond à ce que j’aime : parvenir à mixer les genres. Pour mon prochain post, il y a des chances pour que je parle d’un livre que je lis en ce moment, très doucement pour mieux le savourer, et qui est vraiment une merveille : Séquelles de Hugues Micol publié chez Cornelius.