
Certains disques, certains films aussi (ceux de Hou Hsiao Hsien, par exemple) sont très atmosphériques : ils ne sont pas fondés sur l’action, mais plutôt sur les changements subtils, imperceptibles presque, qui mènent parfois l’auditeur, le spectateur, vers un état proche de la catalepsie ou du sommeil. S’endormir dans une salle de cinéma, devant un film atmosphérique, où tout est tellement beau qu’il peut ne rien se passer : rien n’est plus agréable et déconcertant. Car, en pensant dormir, on continue à voir le film ou plutôt le percevoir. Cette sentation est rarissime dans la bande dessinée ou la littérature. Difficile de continuer à être à l’intérieur d’une BD si l’on s’est endormi dessus. L’un des rares auteurs contemporains à parvenir à comuniquer à son lecteur cette drôle de sensation de flottement, d’atmosphère suspendue, est canadien : il s’agit de Seth, auteur d’une poignée de livres assez géniaux (par exemple le très étonnant It’s a good life if you don’t weaken, qui le met en scène à la recherche d’un dessinateur du New Yorker qui n’ apublié qu’un seul dessin) , qui vont tous vers un dépouillement de l’action, une ascèse des événements. Il y a chez lui comme une montée de l’introspection, favorisée par un sentiment fort de nostalgie. Seth semble d’abord parler d’un temps oublié, d’un passé dont il a la ferveur, mais qu’il sent bien lui échapper tel une poignée de sable coulant entre ses doigts. L’an dernier, on avait pu lire son très drôle Wimbledon Green, qui jouait aussi sur le souvenir et la nostalgie (il mettait en scène des collectionneurs de BD), mais témoignait tout de même d’un sens de l’aventure et du récit échevelé rare chez lui. Wimbledon Green était en fait une parenthèse, mise subrepticement en pleine élaboration d’une oeuvre plus complexe, Clyde Fans, que Seth distille en Amérique dans son comics, Palookaville. En France, une partie de l’histoire a été publiée par les éditions Casterman sous le titre Le Commis Voyageur. Mais, difficile d’attendre la suite de la VF, tant les comics publiés par Seth sont irrésistiblement beaux et soignés. Surtout, chaque nouveau numéro (un par an, ce qui est plus que peu…) est meilleur que le précédent. Le 19, qui vient de sortir, est une merveille. On y retrouve les mêmes personnages, deux frères antinomiques, et, surtout, on y pénètre plus encore dans les méandres de la psyché de l’un d’eux, le plus timide et réservé, Simon. En blanc, noir, bleu et gris, Seth décortique les rapports de Simon et sa mère, qui est conduite dans une maison de retraite. au-delà de la séparation douloureuse, se dévoile l’exorcisme de sentiments refoulés, la compréhension, d’un coup, d’un multitude de rapports, de conflits, d’aspérités. Seth dessine tout cela en prenant son temps, en s’imprégnant longuement de chaque scène. Les séquences sont découpées avec soin, et chaque objet est doucement représenté. il y a là, au-delà du récit, la volonté de représenter le temps qui passe, de donner une forme aux désirs qui partent doucement. Seth décrit le passage entre deux mondes, deux états, deux moments d’une vie qui, vieillie, se remémore sa jeunesse. C’est en voyant les autres partir que l’on se devine soi-même en partance.

4 comments
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24 mars, 2008 à 6:17
Francky 01
Salut Joseph ! Encore un auteur de B.
D que je ne connaissais pas et qui a l’air fascinant ! Tout comme toi, je suis fan de ce que tu appelles, à juste titre, les films ou disques “atmosphériques” ! Ces films où “il ne se passe rien”, en apparence bien sur, où les sensations, les ambiances, les paysages, l’âme des personnages, etc.. importe plus que l’action scénaristique. Je pense au superbe “Le vent nous emportera” d’Abbas Kiarostami, à “Last Days”, “Gerry” et “Elephant” de Gus Van Sant, aux films de Wong Kar Wai notamment “In the mood for love” & “Happy Together” avec sa musique de Zappa ! “Dead Man” de Jarmusch qui est un modèle de western “atmosphérique”, quasi shamanique, un chef d’oeuvre !!!!
Radiohead est le maître actuel incontesté de la musique “atmosphérique”, fils spirituel des Floyd, des krautrockers de Can et de Neu! qui ont posé les bases du genre. Les morçeaux XXL de Sigur Ros notamment sur ( ), les canadiens cintrés et sans conpromis de Gospeed You Black Emperor avec “Yanqui U.X.O” ! Je pense aussi à l’electro mutante et expérimentale de Autechre, Boards Of Canada, The Orb, Orbital, F.S.O.L. Mais aussi à l’electro-dub des excellents High Tone, Zenzilé, Improvisators Dub, Kaly Live Dub, Krak In Dub, etc.. dont les prestations scéniques sont de véritables “messes païennes” transcendentales et atmosphériques ! “Mezzanine”, “Barb4ry” d’Ez3kiel, etc….
Alors oui, vive les oeuvres “atmosphériques” tellement + envoutantes, profondes, mystérieuses, véritables passeport pour le voyage intérieur !
A + et bravo encore pour ton blog ! Francky 01
25 mars, 2008 à 10:55
Anthony Karam
Ce sublime état de veille au cinéma, c’est aussi un peu ce dont parlait Serge Daney:
“Dormir à un film est mal vu. D’autant que la plupart des bons films défatiguent plutôt. Il est pourtant des films qui plongent dans un sommeil paradoxal, un sommeil de bonne qualité où l’hallucination et la perception vraie restent bonnes copines, où le temps du film ne jure pas avec celui du rêve. Ces films-là sont ceux qui ont su mettre le temps de leur côté: qui n’a pas dormi au Monde d’Apu, au Désert rouge ou au Camion est un mauvais coucheur qui ne sait rien du cinéma.”
Longtemps, ma salle de cinéma préférée pour me plonger dans cet état si enviable fut L’Arlequin, rue de Rennes. Etait-ce parce que tant de films russes y étaient projetés? Y a t-il un lien intime et secret entre âme russe et état second? Tant de questions majeures, n’est-ce pas.
Et bravo pour ton blog, Joe, assidûment suivi à Beyrouth…
25 mars, 2008 à 10:57
josephghosn
Anthony, ton message me fait très très plaisir. Embrasse tout le monde à Beyrouth pour moi. Vous me manquez.
26 mars, 2008 à 9:33
Mathieu
Au vu de la beauté des éditions américaines, il serait effectivement bien dommage d’attendre que Casterman bousille la mise en page pour lire cet auteur génial!