J’ai commencé à écouter Theo Parrish un peu après avoir découvert les disques de Moodymann et j’ai longtemps pris l’un et l’autre pour des sortes de jumeaux, notamment parce que j’avais entendu dire qu’ils avaient travaillé ensemble, étaient originaires de la même ville (Detroit) et avaient sorti des disques sur les labels l’un de l’autre. D’ailleurs, le premier maxi de Theo Parrish que j’avais acheté (chez Rough Trade, à Paris), Took Me All The Way Back, était édité par KDJ, le label de Moodymann. Puis, ces dernières années, les disques de Moodymann m’ont moins intéressé (notamment depuis son virage jazz, que je trouve trop inégal – et le fait d’avoir été déçu les deux dernières fois que je l’ai vu jouer) tandis que ceux de Theo Parrish me passionnent de plus en plus. Theo, d’ailleurs, semble dans une période très prolifique : plusieurs maxis, dont une série d’edits, sortis ces deux ou trois dernières années, qui comportaient tous des moments très ravissants. J’aime notamment son sens du rythme, des rythmiques synthétiques assez minimalistes mais qui conservent, malgré leur nudité, quelque chose de très enrobé, enlaçant. J’adore aussi sa manière de mixer dans ses morceaux des accords joués au Fender Rhodes : les réverbérations de ce piano électrique me rendent toujours assez bête, assez heureux. J’ai même rencontré Theo une fois, dans une chambre d’hôtel à Paris, avant son premier passage au Rex (organisé par Serge Nicolas). On a parlé longuement (je crois que la DJ Eva Peel était dans la chambre avec nous, avec son petit chien – mais ma mémoire me joue peut-être des tours). Je me souviens notamment de ce qu’il racontait sur Detroit et, surtout, sur l’influence de John Cage sur sa musique. John Cage ? Oui, et cela fait toujours plaisir d’entendre un producteur de house mentionner les théories de Cage, histoire d’aller au-delà des clichés hédonistes sur la musique de club. Theo parlait notamment de Cage en relation avec la musique comme bruit (ou le bruit comme musique plutôt) et j’ai toujours gardé cette liaison entre eux deux en tête. Du coup, le titre de l’album tout juste sorti de Theo Parrish me parle encore plus : Sound Sculptures – sculptures sonores. Cage aurait sûrement apprécié. Et je l’apprécie d’autant plus que, sous sa forme de double CD, cet album est un des plus hypnotiques et délectables que j’ai écoutés ces derniers temps. D’habitude, je n’ai pas le temps pour les albums doubles : trop longs, trop gavés. Mais là, il n’y a pas une minute de trop. Et cela, même si Theo fait durer ses boucles comme personne, leur donne le temps de s’installer, de prendre possession de l’espace, des oreilles. Chez lui, sur ce disque, tout dure une éternité. Mais cette éternité passe avec une délicatesse incroyable, un sens de la précision et du temps qui coule avec fluidité. A peine un CD terminé, que j’ai hâte de mettre le suivant, pour me laisser porter plus encore par ses inventions rythmiques qui sont autant de mélopées hésitant entre l’atmosphérique et le funk, la berçeuse et la danse, la ritournelle et le bruit pur. Comme un mélange entre John Cage et Prince. Sans plaisanter, ni forcer, voilà un des disques de l’année, déjà.