Emile Bravo est un auteur de bande dessinée plutôt discret mais dont la série « Les épatantes aventures de Jules » vaut le détour, par sa manière de conjuguer explicitement des questionnements modernes avec un ton résolument classique, emprunté à la bande dessinée des années 50 – comme un mélange de Jijé et Sfar : formule assez idéale. Le Spirou qu’il vient de faire (et qui sort dans quelques jours après avoir été pré-publié dans le journal du même nom) relève lui aussi de cette pratique dédoublée, entre le classicisme et le contemporain. Inscrit dans une suite de hors-séries, confiés à chaque fois à un auteur, son Spirou, le Journal d’un Ingénu donne envie d’en lire bien plus sur ce personnage. Et cela parce que Bravo est le premier, depuis Chaland (et donc depuis Franquin), à remettre de la complexité dans Spirou, qu’il inscrit dans une époque, celle des années 30 finissantes, et un lieu, la Belgique, qui attend la guerre et les nazis. Mais aussi la Belgique du Petit Vingtième, revue qui publie les aventures de Tintin – celles-là même que le jeune groom Spirou lit assidument comme n’importe quel autre petit belge de l’époque. Et la force de Bravo est bien là : il parvient à situer son personnage dans un continuum historique mais aussi littéraire et culturel, tout en fournissant une explication à son éternel habit de groom. Oui Spirou est un vrai groom, et il est tellement fauché qu’il ne peut s’habiller autrement. Et il devient plus réel que Tintin, puisque ce dernier est un personnage de BD. Tour de force : Bravo réussit même à habiller Spirou en Tintin, le temps d’une séquence assez drôle et méchante. Jouant avec les références et l’époque, son livre est aussi empli d’une touche très cinématographique qui évoque en creux quelques grandes comédies fines des années 30. Il y ainsi chez lui un peu de Lubitsch, dans la façon de saupoudrer les détails et de jouer avec les situations, les faisant osciller entre le drame et le rire, mais sans jamais les faire exploser dans un seul sens. Tout est question d’équilibre, de justesse de ton. Ce Spirou est le meilleur depuis des années : celui qui ne se fout pas de ses lecteurs, qu’il tient de bout en bout, et encore moins de son personnage – le groom n’a jamais été aussi bien (mal)traité.