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Je ne me souviens plus du nom du groupe. Pourtant, on me l’a répété deux ou trois fois, mais ma mémoire flanche en ce moment. C’était Jukebox Club, je crois. J’ai bien aimé leur concert, même s’il n’avait rien de réellement fabuleux et qu’il mettait en scène à peu près tous les trucs et clichés du groupe de rock. Vu de loin, il y avait quelque chose de presque gênant dans cette addition de petites touches parfaites et regarder les photos ci-dessus donne presque instantanément une idée de la musique qui y était jouée. Le guitariste était parfait dans sa gestuelle, alternant à une vitesse fulgurante toutes les bonnes poses et les bons riffs, la bassiste était tout aussi impeccable dans son rôle, impassible et tout occupée à mater son bel et gros instrument, etc. Quant à la chanteuse, elle dégageait quelque chose d’irrémédiablement attirant, puisqu’elle jouait sur l’ADN sexuel du rock et reprenait à American Apparel tous les clichés (short court, poses sexy, cheveux flottants) volés au rock’n'roll (et à Blondie et au punk). Bref, dans sa présence sur scène, il y avait beaucoup de maladresses, mais pas mal de charme aussi, qui révélait bien ce côté un peu voyeur qui flotte souvent parmi un public de rock. Mais, le plus touchant, c’était le moment où je suis allé voir de plus près ce qui se passait sur scène et le glamour vu de loin laissait place à des signes bien moins scintillants, plus normaux. Ce groupe-ci aurait tout aussi bien pu être celui de mes voisins de palier, qui n’ont pas vraiment les moyens de se payer les bonnes guitares ou les fringues branchées. Un groupe fauché, donc, et qui, par son paupérisme apparent dans les détails renoue avec l’essence punk rock, au-delà de l’addition des clichés. Après tout, Kurt Cobain aussi était pauvre quand il a commencé et les trous dans ses jeans et ses Converse n’avaient rien de prémédité.








En vrac, quelques disques qui sortent bientôt et que j’ai hâte de toucher, écouter, laisser tourner longtemps sur la platine. Celui d’Oren Ambarchi est déjà sorti, mais pas encore trouvé. Le reste arrive doucement. j’adore la pochette de la compilation Spiral. Et même si je connais tous les morceaux du nouveau CD de Basic Channel, il va sans dire que j’ai hâte de l’avoir tout de même, je suis certain qu’il y a dessus des choses légèrement différentes…

Parfois, dès la première note, on sait qu’on est face à quelque chose de simplement envahissant, de pleinement revigorant et dont on sait exactement ce qu’il va nous faire : nous désorienter pour nous mener vers un ailleurs tout à fait inattendu. Et puis, avec Stanley Brinks, ce qui est rassurant et désorientant à la fois, c’est qu’il y a d’emblée une entité familière dans son chant : cette voix, l’accent un peu vascillant, le chant qui monte doucement pour former une mélodie fragile, comme d’éther, appartiennent à André Herman Dune, qui est parti vivre à Berlin après avoir laissé son ancien groupe à Paris. Je suis tombé sur son myspace après avoir échangé quelques mails avec lui à propos de Berlin. Et j’avoue que j’adore ses morceaux qui sont une suite logique (comme un feuilleton familier) de celles qu’il écrivait auparavant. Mais elles ont ici un supplément d’étrangeté - à moins que ce ne soit simplement ma manière de dire que je les trouve extrêmement bien arrangées, avec une délicatesse sourde et un instinct narratif rare. Et tout ce que je peux raconter ne parviendra jamais à décrire l’émotion inattendue qui me prend quand je l’entends chanter cette phrase pourtant très simple : “when I was a younger man I drank a lot of coffee”. En fait, je crois savoir : ses chansons sont l’équivalent des livres que j’aime le plus, ceux qui parlent d’autobiographie, de soi, de jeunesse et d’années passées, mais pas entièrement perdues puisqu’elles forment le coeur et le creux des oeuvres les plus mémorables.


Quand Michel et Philippe m’ont parlé d’un maxi de Black Sabbath tout juste ressorti, je n’en ai pas cru mes oreilles : ils parlaient de Planet Caravan, l’un de mes morceaux favoris entre mille, qui se trouve sur le deuxième album du groupe, Paranoid. Planet Caravan n’a rien à voir avec le reste des morceaux du groupe : il s’agit d’un morceau lent, éthéré, ralenti, comme sous codéine, très psychotrope et psychédélique. Le genre de morceau qui happe instantanément et saisit l’imagination, comme une drogue familière. Savoir qu’il existait en maxi me faisait fantasmer comme jamais, mais sans trouver le temps d’aller le chercher, l’acheter. Heureusement, Michel a pensé à moi et m’en a trouvé un exemplaire. Le morceau sonne comme jamais et l’on dirait que les sillons du maxi l’emplissent de plus d’espace encore, de plus de failles cosmiques que sur l’album. Sur la face B, un autre morceau assez magnifique, Solitude, et de la même tenue, dans la même veine (celle où l’on plante le machin qui fait planer). En fouinant un peu, je me suis rendu compte que le maxi était réédité par un duo qui m’a l’air assez proche de Quiet Village et DIRTY. J’adore leur nom : Slow to Speak. Et leur site est rempli de petites merveilles. http://slowtospeak.net/index.h
Il faudra bien qu’un autre groupe de rock se décide à s’appeler aussi ainsi : The Names. A moins qu’il ne faille forcément être Belge pour pouvoir arborer avec autant de classe et d’intelligence un tel nom, qui ne dit rien, mais qui, à l’écoute de ce grand disque oublié, dit aussi à peu près toute la beauté du monde - ou au moins toute celle qui pouvait habiter les productions de Martin Hannett vers 1980. Hannett chez les belges, donc, vaut mieux que n’importe où ailleurs après Manchester : il devait y avoir à Bruxelles un vieil air glacé et harassant qui a dû inspirer le producteur de Joy Division.
En un album, et trois singles, rassemblés en un seul CD, The Names (bien fagotés par leur producteur) rivalisaient, dans la catégorie cold wave, avec n’importe quel autre groupe de l’époque. Et possédaient en plus un vrai sens du drame cinématographique - ou plus précisément, semblaient faire des disques en regardant d’un oeil vers Cure et Joy Division, et de l’autre vers le cinéma classique hollywoodien auquel le groupe a emprunté des titres (Shanghai Gesture, Leave Her To Heaven - apparemment, en Belgique, la cold wave devait bien aimer Gene Tierney…) pour baptiser ses propres compositions.
Sur Swimming, tout est d’époque, à commencer par le fabuleux single Nighshift (sorti sur Factory Benelux, tandis que l’album était édité par les Disques du Crépuscule), mais il y aussi comme une inspiration prise dans les années 30 ou 40. Ecoutant tous ces morceaux aux airs de tourbillon intime, surgit un écho des livres de Chaland et Serge Clerc qui réinventaient au même moment le passé en le modernisant. Dans Swimming, il y a bien quelque chose de cet ordre : des jeunes gens modernes qui font de la musique de leur époque, mais résolument hantée par un ordre plus ancien et irrésolument habitée par un souffle difficilement oubliable.
(Merci à Philippe de m’en avoir retrouvé un exemplaire en CD : mes vinyles ne sont plus là où ils devraient être).

J’adore cette image, elle dit tout de mon pays, de sa fascination pour les figures charismatiques, de la détresse qu’on y ressent camouflée derrière une immense dose de bel orgueil.

En juin, trois dessinateurs américains, Jeffrey Brown, Anders Nilsen et Paul Hornschemeier, seront exposés à Paris dans la galerie Anne Barault. J’ai posé trois questions à Félicia Atkinson qui est la commissaire à l’origine du projet.
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> Comment avez-vous découvert ces trois auteurs et qu’est-ce qui vous a plu dans leurs univers ?
j’ai decouvert leur travail à la librairie Quimby’s dans le quartier de wicker park à chicago lors de mon premier voyage là-bas en 2005 c’est sans doute une des meilleures librairies du monde concernant la bande dessinée, il y a des nouveaux fanzines qui arrivent toutes les semaines, du plus élaboré au plus lo fi
le travail de chacun des trois chicagoans m’a d’abord interpellé personnellement:
jeffrey brown pour la simplicité des petites histoires qu’il raconte, leur aspect à la fois si intime et pourtant jamais vulgaire ni niais, anders nilsen, pour cette quête philosophique et sentimentale dans les béances du paysage et de la disparition de l’être aimé, paul horneschemeir dans l’espèce de dynastie qu’il continue post daniel clowes-chris ware-charles burns, où l’animalité et l’humain se confrontent à la recherche de leur identité et histoire
puis j’ai découvert qu’ils s’étaient regroupé sur un site sous le nom de The Holy Consumption, ce qui a confirmé mes intuitions qu’ils avaient quelque chose en commun
anne barrault, très gentiment, m’avait proposé de réaliser une exposition sur des artistes de chicago au retour de mon deuxième voyage qui avait duré six mois. Sa galerie s’interesse particulierement au dessin et à la bande dessinee, puisqu’elle represente des gens comme killofer, david b, ou jochen gerner. Je sais qu’elle est une vraie passionnée, qu’il ne s’agit pas d’un opportunisme d’époque mais d’un vrai amour du trait et de la bd
suite à cette proposition, j’ ai donc donné rendez vous dans le café Earwax aux trois dessinateurs, un “diner” à côé de quimby’ s, à Chicago, qui est aussi un excellent loueur de dvds, et on a commencé a parler du projet ensemble.
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> Pourquoi avoir voulu les exposer alors qu’ils sont avant tout des auteurs de livres et de comics ?
tout d abord car la question du passage d’une dimension à l’autre me préoccupe beaucoup autant comme artiste que comme “curatrice”
comme une boutade aussi: est ce que le vrai super héros ne serait pas justement celui qui passe de la 2eme dimension de papier à la 3eme dimension qui comprend l espace, surtout en ces temps de tout virtuel?
plus sérieusement, j’adore les livres tout court et tout autant les livres de bande dessinée, mais je ne crois pas que cette exposition les annule, au contraire elle permet de les mettre en valeur, de montrer la vraie qualité graphique de chacun d ‘eux, hors de toute narration jeffrey, anders et paul ont travaillé exprès pour l’expo et il y aura des dessins qu’ils n’auraient pas pu montrer autrement, notamment les grands formats d’Anders.
plus simplement, car je trouve que les dessinateurs de comics de chicago ne sont pas assez connus en france alors que leur travail est extraodinaire
> Quelles correspondances trouvez-vous entre leurs œuvres, qui semblent très distinctes et différentes ?
avant tout la question de l’identité, de la quête existentielle, pragmatique ou plus poétique, voire métaphorique; et puis celle du midwest : chacun, à travers ses personnages se met en scène dans des questions initiatiques, même si à chaque fois l’angle est différent:
comme les relations sentimentales (jeffrey)ou la filiation (paul), et comme l’ absence, l ‘errance (anders)
et puis chacun d’ entre eux avoue son attachement à la culture du midwest et à chicago, une ville au climat très rude et à l’architecture parfaite pour batman, mais aussi entourée de petites maisons et de suburbs, qui a sa propre histoire, faite de culture underground et de mouvements politiques, et en même temps, c’est une ville pétrie d’une mentalité assez paysanne, celle du midwest et des champs immenses qui l’entourent.
http://www.galerieannebarrault.com/midwest/midwest_fr.html

Quand j’étais gamin, au début des années 90, Spiritualized était mon groupe préféré. Parce qu’il venait juste après Spacemen 3, mon groupe préféré de tous les temps dont j’avais raté l’unique concert parisien que j’aurais pu voir à cause d’une fille qui m’avait retenu trop longtemps. Je me souviens encore de la queue devant la station de taxis à Maubert Mutualité, un samedi soir. Trop d’attente et raté Spacemen 3. Heureusement, un an plus tard (ou deux), j’ai pu voir un des premiers concerts de Spiritualized à la Locomotive. C’était juste après les résultats du bac et le monde était ouvert. Spiritualized était tout à fait différent de tout ce que j’avais pu voir alors : Jason chantait assis, dans un nuage de fumée et tout ce qui se dégageait de ses chansons était d’une étrange beauté narcoleptique, psychédélique et doucement vagabonde, à la dérive. Plus tard, j’ai eu la chance de rencontrer Jason, grâce à un ami commun, Thierry, qui avait lui aussi un groupe, Reverberation, méconnu mais dont je me suis occupé un temps. Je me souviens même d’un coup de fil ou deux de Jason en pleine nutit pour me demander des nouvelles du groupe. Puis, les années passant, Reverberation s’est éteint et je n’ai plus revu Jason qu’à de maigres occasions, lors de venues pour des concerts ou de la promo. Mais quoi qu’il arrive, quelle que soit l’époque, j’ai toujours eu de la tendresse pour ses disques. Et le nouveau m’attire plus encore que les autres : là où les plus récents albums de Spiritualized le voyaient opter pour des chemins un peu grandiloquents, faisant du rock comme s’il tentait de trouver une juste voie entre les Stooges et Aretha Franklin, ce nouvel album est bien plus simple, presque plus lucide et immédiatement touchant. Son histoire est perturbante : Jason, récemment, a failli mourir et cet album est construit à partir de cela. Son titre se réfère aux urgences (A & E en anglais), mais aussi aux notes qui le dominent (A & E, toujours, c’est à dire La et Mi - corrigez-moi si je me trompe). Dès le premier morceau, le chant est bien plus heurté et meurtri, comme blessé, que par le passé - ou en tout cas, c’est bien l’impression que donne la voix de Jason à qui la fréquente un peu. Surtout, l’album ne sombre jamais dans des tentations de grandiloquence ou de jeu trop symphonique, trop dramatique. Jason semble avoir coupé systématiquement ses effets et les envolées trop planantes du passé pour construire un disque où résonnent par moments juste trois notes de piano qui, coincées entre deux morceaux, en disent long sur cet état d’esprit entre chien et loup, entre diurne et nocturne qui habite le disque. Il y a là comme un état de fièvre qui conduit le disque d’un bout à l’autre. Une fièvre étrangement solitaire. Après toutes ces années, Jason demeure bien encore le meilleur compagnon de nos solitudes les plus intimes.

Je suis fasciné par l’univers sonore de Nurse With Wound, depuis plusieurs années déjà. Le groupe, qui est surtout l’émanation de la vision musicale d’un seul homme, l’anglais Steven Stapleton, existe depuis la fin des années 70. A cause de ses premiers disques assez denses, sombres, tendus, composés de paysages sonores froissés, de collages expérimentaux oscillant entre le bourdonnement et le dadaïsme pur, le groupe a été catégorisé dans la musique industrielle. Pourquoi pas ? Le genre est, en fait, tellement vaste qu’on peut y mettre beaucoup de monde. Toujours est-il que Nurse with Wound déroute souvent l’auditeur en empruntant des voies inattendues.
La semaine dernière, par exemple, réduit à un duo, NWW jouait à Paris à la Cité de la Musique, sonorisant un film assez magique de Murnau, la terre qui flambe. La partition était composée de bruits de vieux vinyles qui craquent, de drones résonants et, parcimonieusement, de touches de piano. L’ensemble était d’une beauté assez spectrale, en plein accord avec le film et j’ai hâte que ce petit ensemble sorte un jour en disque. En attendant, dès la fin du concert, j’ai acheté le nouvel album du groupe, Huffin Rag Blues, qui venait d’être mis en vente. Musicalement, rien à voir avec le concert, bien que le disque ait été fait par le même duo (et avec quelques invités, notamment au chant). Ici, pas de drones, ni de strates industrielles ou krautrock. Tout cela laisse place à des sons et des compositions bien plus lounge, latines presque, parfois étrangement blues. Mais, comme d’habitude chez NWW, dès qu’un climat s’installe, il devient urgent de le modifier, de la casser. Ici, après quelques morceaux qui font croire que l’on est revenu quelque part dans les années 50, dans un club métissé de jazz, surgissent soudain des enregistrements de bruits d’animaux, de ferme, qui happent progressivement l’attention jusqu’à chasser toute chanson. Le changement est surréaliste, drôle, perturbant. Et laisse la place à un morceau qui fait penser à un pastiche assez génial de Nick Cave.
Et d’un bout à l’autre tout le disque nous malmène ainsi, prenant un vrai plaisir à distiller des sonorités plaisantes, immédiatement accessibles, mais comme pour les réduire subrepticement au néant en y incorporant des sons presque subliminaux qui disent que cet easy-listening là n’est que de façade, que l’on s’amuse bien, mais jamais entièrement. Il y a un vice caché dans ce bonheur-là, qui donne d’ailleurs au plus beau morceau du disque, le joliment titré Thrill of Romance… ?, une patine extrêmement élégiaque rehaussant plus encore la nostalgie et les larmes rentrées qui pointent dans la voix réverbérée de la chanteuse Freida Abtan - comme une version de fin de nuit, primitive et fatiguée, d’un morceau de Can ayant oublié toute frénésie dansante au profit d’une quiétude malaisée de mort annoncée.



Bumrock est un nouveau fanzine de Kerozen, et il comporte exactement le genre de dessins que j’adore et dont on ne sait pas s’ils sont des détails de fresques plus grandes ou juste des abstractions ténébreuses. au fil que le regard s’attarde, des personnages ou plutôt des figures surgissent, et l’ensemble se met à ressembler à un décor, à un paysage crépusculaire. Pour trouver ce petit fascicule, il faut aller au Regard Moderne ou par là : http://www.flickr.com/photos/stephane-prigent/2509477130/
Le disque de Matt Valentine est un 45 tours, sorti sur l’excellent label Time-lag. La face A recèle un vieux morceaux, sorte de comptine folk ténébreuse et lo-fi, tandis que de l’autre côté se dissimule une composition plus récente, plus abstraite aussi. De la pochette aux morceaux, à la manière dont est imprimé le label, dont les couleurs ressortent, tout est juste beau dans ce petit disque qui sent la manufacture artisanale et délicate.
L’album de Donald Byrd est un classique de 1958/1959 : il s’agit du premier enregistrement de ce musicien pour le label Blue Note. Et le premier d’une série de disques sur lesquels Donald Byrd pose sur des voitures assez folles. Et la musique y est impeccable.

Je ne peux pas dire grand chose à propos de l’oeuvre de Dupuy-Berberian, qui ne soit pas biaisé par l’amitié que j’ai pour eux. Cela dit, je sais reconnaitre un bon livre d’un mauvais, quel qu’en soit l’auteur - les mauvais tombent lourdement des mains et les autres filent trop vite alors que l’on voudrait qu’ils s’attachent éternellement à nous.
En ce sens, les livres du duo m’ont toujours marqué et servi même de repères, très souvent stylistiques, et plus souvent encore humainement. Ce qu’ils racontent, c’est bien des bribes de vie, des bouts d’instants et de moments comme capturés sur le vif. Mais un vif très bouillant, qui fait incroyablement écho au réel.
Leur Boboland est un vrai bijou d’observation participante (comme on dit en sciences sociales) : ils regardent, s’immiscent, observent, font partie du paysage à la manière d’un ethnologue, et en restituent les contours, les apparats, les jeux, les interactions. Je lis Boboland ainsi : un précis d’observation des années récentes, des populations parisiennes des années 2000, et j’y entends un écho tendu vers leur série en suspension Monsieur Jean. Ou plus exactement, comme Monsieur Jean explorait des parties de la ville, mises en rapport avec des personnages et des émotions (notamment dans le très beau Vivons heureux sans en avoir l’air), Boboland dissèque un Paris anomique dans lequel les repères sont perturbés, disloqués, dans lequel la politique semble avoir perdu sa place et où l’individu ne veut rien d’autre que primer, être seul au monde.
Tout cela était en filigrane dans d’autres de leurs livres, mais ressort ici avec une force et une violence sourde rarement vus dans un livre récent et sans doute permis par le fait qu’il n’y a plus ici de personnage central, ou même de flopée de personnages auxquels il faudrait s’attacher. Ni les auteurs, ni le lecteur ne s’attachent dans Boboland aux personnages qui y passent, et du coup, le livre se dévoile étonnant de tension, d’énervement, presque de poings levés à la face du monde. Et témoigne aussi par moments, dans certaines cases, d’une immense tristesse contemporaine : celle des gens seuls. dont Dupuy-Berberian ne montrent plus la théorie mais bien la pratique. Et ils triomphent réellement ici, parce qu’ils parviennent à montrer toute l’ambiguïté d’une époque, toute la cruauté d’un monde qu’on ne peut plus, qu’on ne veut plus, imaginer autrement que finissant.
Je me souviens précisément du jour où j’ai acheté ce maxi après en avoir lu une chronique dans le NME. C’était dans le magasin New Rose, rue Pierre Sarrasin, à l’emplacement des actuels comptoirs Gibert Joseph où l’on rachète les livres, les disques, etc. Les maxis étaient tout au fond du magasin et j’y passais très vite ce jour-là, peut-être avant d’aller voir un film. C’était forcément un samedi après-midi et je ne pensais même pas que le disque était déjà arrivé. Mais il était bien là, pochette orange, qui dénotait de tous les autres maxis du moment. J’ai bien usé ce disque, je n’ai même plus l’exemplaire de l’époque, mais je me souviens que dix ans plus tard, je l’ai joué au Pop In et que tout le monde s’est mis à danser. Je crois même qu’Etienne était venu me faire un clin d’oeil complice.





J’avais acheté le maxi par hasard - ou plutôt après en avoir lu une chronique dans Smash hits (non, je n’ai pas toujours lu le NME, et j’en suis fier). J’ai toujours perçu quelque chose de mystérieux dans ce morceau aux accents de Cure arabisant, mélancolique, au bord du suicide ou plutôt de l’implosion. Tout ça me fait penser à une BO un peu à côté de la plaque mais tout de même très belle et intense du Feu Follet de Louis Malle. Bien sûr, avec le recul, il y a ces sons très 80, cette voix de velours de jardin d’hiver : autant de choses qui peuvent faire à la fois détester et adorer, aujourd’hui, ce morceau. Encore une fois, dans la pop, tout est dans le paradoxe permanent, l’amour et la haine, la saveur et la nausée, dans la même bouchée.
Et pour pimenter tout cela, voici une reprise de Heart of Glass (un des plus grands morceaux jamais enregistrés) par Billy McKenzie, le chanteur des Associates. Pas du niveau de l’original (rien ne peut l’être), mais à écouter tout de même.

Je suis un fidèle lecteur des livres de Menu, dont j’adore le Livret de Phamille (chaque foyer devrait en posséder un exemplaire…). Et la parcimonie de ses publications rend chaque nouveau livre plus précieux encore. Lock Groove Comix me parle plus encore que le reste de son oeuvre, parce qu’il y est question de disques et de musique. A partir d’un début plutôt mince, qui se résume à son obsession pour les disques (vinyles) ayant un sillon fermé à la fin d’une de leur face (ou même ailleurs dans le disque), Menu dissèque son rapport à la musique. Et il le fait à la façon presque d’un ethnologue, pratiquant l’observation participante : il se décrit par exemple en train de passer des disques (faire le DJ), d’assister à des concerts, d’écouter un album. Il se remémore aussi sa découverte des Beatles, son apprentissage de la musique, son identification à certains disques plutôt que d’autres tout au long de sa construction adolescente. Par moments, il place de vraies chroniques impressionnistes de disques et dévoile, tout au long de la lecture (rapide, le fascicule est dense mais court) un aspect de sa personnalité qui fait bien écho à un autre, plus connu, d’amoureux de la bande dessinée. Plus que tout, ce qui touche ici, c’est sa manière de ne pas placer, finalement, de hiérarchies musicales : il évoque autant un obscur album de Lee Ranaldo que les Beatles, cite Killdozer et Kraftwerk, Neil Young et Pere Ubu sur le même pied d’égalité (ou presque). Pour résumer, ce premier Lock Groove comix est une lecture très enthousiasmante, qui donne envie de confronter pleinement à sa propre fascination pour la musique, histoire de mieux la comprendre.
PS : Dans la catégorie “sillons fermés”, je recommande la série des Endless Loop Editions de Carsten Nicolai, que Menu ne cite pas, mais qui pourraient bien lui plaire (malgré leur raideur électronique) : des vinyles transparents où ne sont gravés que des sillons fermés. Et pour les obsédés du vinyle différent, il ne faut pas oublier ceux qui s’écoutent depuis le centre du disque jusqu’à son début, à l’envers des habitudes, comme la Face B du Dreamweapon de Spacemen 3.
En marge de la liste des 30 chansons qui m’ont plus qu’affectées, publiée ici récemment, je pourrais faire une liste de morceaux détestés, honnis longtemps, mais qui, subrepticement, reviennent et s’imposent à moi. D’abord, par le biais d’un air, d’un refrain, d’une mélodie, qui ne veulent jamais partir de l’arrière de la tête. Ensuite, par la réalisation, presque philosophique, que ces morceaux sont tout aussi déterminants que ceux que je savais aimer : je me suis construit contre eux et, paradoxalement, c’est contre eux que j’ai, plusieurs années après leur sortie, envie de me lover. Je pense par exemple au tube Tes états d’âme Eric de Luna Parker ou Toi Mon Toit d’Elli Medeiros. Et puis il y a Babooshka de Kate Bush. J’ai haï ce morceau, que je trouvais niais et salement entêtant. Mais depuis quelques jours, je me mets à le réévaluer, à comprendre ce qui se passe et ce qu’il me fait, intrinsèquement. Mais, promis, je déteste toujours Police et Sledgehammer de Peter Gabriel.

Je ne savais pas s’il fallait y croire. Puis, je me suis mis à espérer en lisant ça et là que le disque de Scarlett Johansson était vraiment beau. Et puis, là, je suis tombé sur cinq vidéos faites pour une session live (chez AOL, introuvable sur Youtube : un comble !). J’écoute Scarlett et j’ai réellement la chair de poule sur un ou deux morceaux comme le single Falling Down ou l’élégiaque Who Are You ? Bien sûr, il y a les paroles de Tow Waits qui distillent parcimonieusement des indices de vie, des fragments d’existence, des prénoms qui, d’un coup, donnent de la chair et du mordant à ce qui est chanté. Mais il y a aussi la voix de Scarlett, qui invoque en creux celle de Tom Waits, mais en plus ronde, moins cassée. Et fait surgir aussi le souvenir de celle de Nico, mais comme rajeunie, bien plus verte, tout en étant très grave. Et puis, sur ces vidéos, il y a sa pose, presque timide, entourée d’un groupe de barbus indies. Le contraste saisissant est sans doute voulu mais je ne sais pourquoi il m’évoque d’abord la frêle apparition de Scarlett, la première fois que j’ai vue au cinéma : c’était dans une salle à New York pour un film adapté de Daniel Clowes, Ghost World. Elle y était tout aussi spectrale qu’ici et sa voix déjà donnait un autre corps à ce comics que j’aimais tant.




SYE 01 : Class of 69
SYE 02 : New Old
SYE 03 : Matmos (à venir)
SYE 04 : Discipline (à venir)

Il y a là-dedans beaucoup de choses sur le rock et l’adolescence, comme un mélange entre Gus Van Sant et un slasher mou. Ou quelque chose dans le genre. Publié par Buenaventura Press.

Quelqu’un m’a demandé une liste de morceaux qui m’ont marqué. Ce qui est impossible. Ne serait-ce que parce qu’une telle liste ne pourrait se faire sans les livres qui vont avec : à chaque chanson correspond un roman ou un texte, et ensemblent ils décrivent leur époque. En tout cas, voici en vrac 30 morceaux ou disques dont je suis certain, de mémoire, qu’ils m’ont marqué. Il y en a à peu près 30 000 autres susceptibles de figurer ici comme n’importe lequel des 6 ou 7 premiers disques de Will Oldham dont je considère le Gulf Shores / West Palm Beach comme un des plus beaux singles de tous les temps - tellement beau que je n’ose le mettre dans une liste. Cela dit, je pourrais toujours m’atteler à des listes plus précises, si un intérêt dans ce sens était soulevé ici ou là.
1.Tex Ritter “High noon”
Le morceau d’ouverture du film du même nom (le train sifflera trois fois en VF), que je regardais gamin plusieurs fois par jour. D’où mon goût pour lescrooners et les arrangements minimalistes ?
2.The Smiths “William, it was really nothing”
J’ai acheté mon premier disque des Smiths tout seul : Hatful of hollow, à la Fnac de l’avenue Wagram. Et cette chanson était la plus immédiate. Je n’avais jamais entendu quelqu’un chanter ainsi, de telles paroles.
3.The Jesus and Mary Chain “Just like Honey”
Ou plutôt tout le premier album, Psychocandy. Incroyable à quel point ce groupe était différent, comme d’une autre planète. Au milieu des années 80, personne ne leur arrivait à la cheville.
4. The Velvet Underground “Venus in furs”
Découvert assez tard le Velvet, en achetant au hasard le premier album et immédiatement fasciné par la noirceur de ce morceau et la violence du violon de John Cale.
5. My Bloody Valentine “You made me realise”
Acheté ce maxi au hasard, pour sa pochette, que je trouvais mystérieuse et comme sortie d’un film. Mais lequel ? A l’intérieur, des morceaux inépuisables, que je redécouvre inlassablement, soniquement, narrativement, humainement.
6. The Orb “A Huge Ever Pulsating Brain That Rules from the Center of the Ultraworld
C’est en passant l’aspirateur que j’ai compris la puissance de ce maxi interminable, sorte de collage onirique qui se fond dans le décor, mais pour mieux le déstructurer. Aujourd’hui, je n’ose plus l’écouter.
7. Throbbing Gristle “after cease to exist”
La face B de leurpremier album m’a ouvert les oreilles vers un monde insoupçonnable. Je l’avais acheté un peu au hasard, dans un magasin d’occasion et j’ai tout de suite plongé dans ce magma sonique, qui était en plus lié aux films de Derek Jarman.
8. The Telescopes “Cease to exist”
une face B, écoutée mille fois, qui est en fait une reprise de Charles Manson.
9. Sun Ra “Disco 3000″
Acheté vite à Londres, en vinyle. Ce disque est monumental, tournoie sans cesse, et, comme je l’ai lu quelque part, arrête vraiment le temps. Il a été récemment réédité et je ne sais jamais s’il faut que je le recommande ou non. En tout cas, il m’a entièrement réorganisé l’esprit.
10. Photek “UFO”
Je me souviens d’une conversation avec Julien qui disait en substance que ce n’était plus la peine d’acheter autre chose que des disques de Photek et Tortoise. Evidemment, on n’a pas tenu plus d’une heure ou deux. Mais ce morceau (ou plutôt ce maxi) de Photek est resté scotché dans mes oreilles. On y entend des samples effrayants et des fragments d’un piano électrique pris chez Pharoah Sanders et Lonnie Liston Smith. Une merveille.
11. Television Personalities “Sense of Belonging”
Une chanson indie pop qui pourrai être la plus belle du monde. Mais je ne sais pas pourquoi exactement.
12. The Pastels “Baby Honey”
Voir les Pastels au premier festival des Inrocks était une révolution en soi. Et découvrir ce morceau mastodonte était tout aussu bouleversant, sur scène que sur disque.
13. Field Mice “Sensitive”
Celui-ci et sa face B : un single indie pop juste parfait.
14. Spacemen 3 “Rollercoaster” & “Transparent Radiation”
Tout Spacemen 3 m’a chamboulé. Mais ces deux maxis ont été mes portes d’entrée dans leur univers psychédélique et torturé. L’album Playing With Fire est encore plus beau.
15. Loop “Burning world”
Comme Spacemen, mais avec un son encore plus lourd et abstrait. Et puis, j’ai vu Loop sur scène et ça, ça ne se raconte pas.
16. Stereolab “Super 45″
Le premier 25cm de Stereolab m’a ouvert les oreilles et mené vers des disques de Neu, Can, puis Nurse With Wound.
17. Neu!
Peu de choses valent le premier album de ce duo allemand et je n’ai toujours pas compris, malgré mes écoutes répétées, comment ce disque est fait, de quelle matière il est composé.
18. Can “Monster Movie”
Ou alors Soundtracks. Ou n’importe quel autre disque de Can.
19. Tortoise “Djed”
Ou alors le maxi sorti sur Duophonic. Djed, premier morceau du deuxième album du groupe est une longue odyssée, un collage qui embarque en lui des réminiscences de Neu et des fragments d’Aphex Twin. Le genre de morceau qui change la vie, littéralement - à moins d’être sourd, bête et méchant.
20. Basic Channel CD
Je me souviens de Michel chez Rough Trade disant que son frère lui avait piqué ce CD et s’endormait dessus. Moi aussi j’adorerais m’endormir sur ce disque, mais il est tellement dense qu’il est impossible de somnoler avec.
21. Aphex Twin “Selected Ambient Works 2
Le disque ultime, qui mène les explorations d’Eno à leur extrême, vers leurs limites sonores et s’arrête aux bords de l’abstraction.
22. Sonic Youth “Kotton Krown”
Le premier morceau que j’ai eu envie de reprendre. Et sur le même album, il y a le fabuleux Sister / Schizophrenia dont Frédéric Poincelet a fait une bande dessinée frappante dans un de ses périodiques.
23. Nancy & Lee “Some Velvet Morning”
Le plus beau morceau de tous les temps, dont ne ne sais jamais s’il faut en pleurer de bonheur ou de peine ou des deux à la fois.
24. Public Enemy “Don’t Believe the Hype”
Parce que c’est par là que j’ai découvert le hip-hop. Et que le premier et le second albums de Public Enemy sont parfaits.
25. Moodymann “I can’t kick this feeling when it hits”
Un sample de Chic par un produteur américain majeur, qui manie comme personne le temps long, la répétition, la déliquescence des rythmes, des nappes, des sons, de l’écoute. La House de Moodymann m’a mené vers tout le reste, à commencer par Carl Craig et Theo Parrish.
26. Jim O’Rourke “Eureka”
Tous les disques de Jim valent le détour, mais celui-ci manie bien son amour pour la pop et Burt Bacharach tout en étant aux bords de l’expérimentation. Un moment d’apesanteur, surtout dans les derniers morceaux, déchirants.
27. Pita “Get Out”
Le disque électronique parfait, tout en bruits d’ordinateur, et en fragments de souvenirs presque pop. On y entend des échos de My Bloody Valentine, des mémoires de musique concrète.
28. Labradford “Mi Media Naranja”
29. Syd Barrett “Golden Hair”
La seule chanson que je sais jouer à la guitare. Et les paroles sont de James Joyce. Une vignette de bout de nuit, rien d’autre.
30. LaMonte Young “Black Record”
Une face de gongs frappés au ralenti qui s’écoute comme un disque de métal contemporain. Sunn O))) et tous les autres sont nés là-dedans, mais ils ne le savent sans doute pas.


Le premier est un exercice assez splendide réalisé par Jochen Gerner : exercice sur la langue, le langage et surtout la perméabilité des mots, l’artificialité ou l’absurde des frontières et des catégorisations. Graphiquement, il y a de la puissance et de la simplicité, qui donne hâte de voir ce que Gerner prévoit prochainement : un livre de dessins faits dans le train…
L’autre est un petit fanzine édité par Nieves, dont on peut voir l’expo au Centre Culturel Suisse de Paris jusqu’en septembre. L’artiste, ici, est Kim Hyorthoy dont j’adore les pochettes pour le label Rune Grammofon. Ici, il dessine de manière plus brute et directe, mettant en images quelques scènes incongrues, incluant des éléments un peu décalés qui m’évoquent un lointain cousin de Daniel Clowes et Gary Panter. Certains dessins sont d’une belle puissance, et tout au long du livre, une série de petites phrases décline le titre du livre. Un petit bijou.





Cinq disques dont je ne suis pas certain qu’ils aillent bien avec le soleil de mai. Ou la pluie. Le premier, la BO de Pat Garrett & Billy the Kid par Bob Dylan, bien sûr, est un classique, mais je ne l’avais jamais eu. Je me souviens pourtant de l’effet assez psychotrope ressenti en regardant le film. Il y a là quelque chose d’étonnant, comme un mélange entre un disque de country et un album de Steve Reich. Des parties instrumentales assez crépusculaires, répétitives, donnent l’impression d’un album dépressif et mélancolique, mais qui se dévoile vite comme un étonnant euphorisant, tout en retenue. Lorsque la voix de Dylan surgit, rare, tout se précipite comme en une petite implosion des sentiments.
L’album de Nadja, Touched, est une réédition en vinyle d’un Cd sorti l’an dernier. Cette nouvelle édition est fabuleusement belle, ornée de photos nouvelles, prises par Seldon Hunt qui a pour habitude de capturer une nature d’apparence tranquille, mais toujours insidieusement inquiétante. Le pressage est parfait, dévoile la musique pour ce qu’elle est : lente, lourde, prenante, mais aussi fascinante de densité.
Rien à redire sur la compilation de Model 500, sinon qu’elle vient d’être rééditée et qu’elle est assez impeccable dans son genre.
L’album de Tsé, La Ralentie, est arrivé hier. Tsé est un ami, qui vit à Berlin. Et hier en visitant l’expo Nieves, j’ai vu Isabelle Boinot qui m’en a parlé. Coïnicidence ? En tout cas, après une écoute rapide, l’album a l’air beau, s’envolant vers des territoires différents du dub électronique des sorties précédentes. Tsé y chante comme s’il était en train de faire son dernier disque et c’est ainsi que tous les disques devraient être faits. Et la pochette est somptueuse, impeccable.
Enfin, un disque qui va faire parler de lui dans le petit cercle des adeptes de noise et de bruit : l’album de Dan Friel, Ghost Town, est une déflagration assez insensée, qui évoque une sorte de My Bloody Valentine métallique, une collision entre Kid 606 et Merzbow, mais encadré dans un appareillage presque pop. Ici, sept morceaux forment cet album court, incisif, dont on se demande avec quels instruments sucrés il a été composé. Comme le bruit du sucre qui crie doucement en fondant. ça s’écoute par là : http://www.importantrecords.com/releases/imprec187_release_page.htm





Plusieurs livres ces jours-ci, encore plus enthousiasmants que d’habitude (si possible).
Dans le désordre, il y a deux incroyables livres dessins. Celui, juste parfait,
de Charles Burns, édité par Stéphane Blanquet. On y retrouve des dessins rares de Burns, jamais rassemblés ainsi. Le grand format, le noir et blanc, la profondeur de l’encre : tout contribue à recréer l’atmosphère typique des livres de Burns, tout en ayant l’air d’être ailleurs aussi. Il y a ici des travaux de commande qui lorgnent vers un univers plus pop, et surtout quelques hommages assez poignants, comme le dessin de couverture, inédit, qui est une relecture de Tintin. Sa puissance quasi psychanalytique, son détournement de l’univers d’Hergé, méticuleusement reproduit mais aussi savamment piraté dans ses détails mêmes, donne juste envie de lire le plus vite possible la prochaine bande dessinée de Charles Burns.
L’autre livre de dessins, c’est le Lucifer Rising d’Hendrik Hegray, tout à fait à l’opposé des manières de Burns, puisqu’il n’y a, apparemment, presque pas de représentation narrative chez HH. En tout cas, ce livre-ci est une collection de dessins récents (vus à son exposition Bleu Holocauste à la galerie France Fictions il y a quelques semaines à Paris), qui témoignent d’une abstraction résolument tenu, mais qui laisse par moments entrevoir des comme des apparitions du réel, en plein psychédélisme. Il y ainsi, au milieu de figures faussement géométriques mais vraiment perturbantes, en couleurs de feutres bruts, des surgissements soudains de visages, de bouts de sexe, d’images reconnaissables. Lucifer Rising : le titre évoque le cinéaste Kenneth Anger, mais aussi la musique du film du même nom, faite par Bobby Beausoleil (tandis qu’il était, je crois, en prison : on ne s’acoquine pas avec Charles Manson impunément…). Sans préciser s’il s’agit d’une relecture de l’une et / ou de l’autre oeuvre, le livre de HH produit le même effet de confusion des sens, de célébration instantanée du dérèglement du réel.
Plus classiques, quelques autres livres, tout à fait aussi beaux et importants. Celui de Thomas Ott, d’abord. Muet, mais d’une étonnante clarté de lecture, il évoque l’univers des polars désenchantés des annes 40 et 50. L’Amérique qui y est dépeinte est celle des hommes sans avenir, sans horizon et qui se perdent au détour d’un égarement. Et sans doute est-ce cela qui intéresse dans la lecture de ce livre : la manière dont Ott montre comment l’intérêt d’une vie réside dans les rares moments de folie obligatoire. Tout est écrit, semble-t-il dire. Mais, ce qui est écrit, aussi tragique qu’il soit, n’est jamais que le résultat de moments de dérèglement, d’illusions sur soi, sur le monde. Car, même dans un ordonnancement parfait, il reste de la place pour un grain de folie.
Eric Veillé, ensuite, est une découverte : ce petit livre est une succession d’historiettes, qui ne sont ni des gags, ni des récits de vie, mais une étonnante synthèse des deux. Veillé est symptomatique d’une nouvelle génération d’auteurs, très inspirés par les manières géniales de Pierre La Police. Mais sa force, au-delà de l’humour, réside ailleurs : dans le fond de mélancolie que l’on sent bien poindre chez lui, dans chacun de ses récits. Un vrai talent qu’il faudra bien suivre tout en guettant les autres enfants de Pierre la Police.
Il y a aussi le beau livre du jeune Manuel, que quelqu’un a déjà qualifié de musique concrète en BD : c’est exactement cela et c’est juste parfait. Je ne saurais en dire plus.
Enfin, les Ruminations de Frederik Peeters : compilation imposante en 150 pages d’histoires publiées dans des revues ou des magazines. On y voit bien l’évolution de Peeters, l’épaississement progressif de son trait, son hésitation entre le noir et la couleur, son aisance graphique et narrative, sa propension naturelle à se mettre en scène dans des situations assez désopilantes, à la limite de l’embarras, mais toujours, finalement, bien tournées. Rien que pour la couverture, parfaitement frappante, ce livre vaut le détour.

La page 12 de l’album L’Affaire Tournesol vient d’être donné par veuve d’Hergé au Centre Pompidou, en remerciement de l’exposition qui y avait eu lieu l’an dernier pour le centenaire de l’auteur. Cette donation constitue une nouvelle étape dans l’historiographie d’Hergé, que ses héritiers imposent de plus en plus comme un artiste pop, à la manière d’un Warhol - ce qui a pour effet d’oublier les questions les plus intéressantes liées à son travail et relatives à la pratique même de la bande dessinée. Hergé au musée, par l’intermédiaire de ses originaux, c’est un peu le glas de la BD, qui en devient un objet figé. Mais, la chose n’est pas aussi simple : le site du9.org estime que la présence d’une planche (assez inestimable) d’Hergé à Beaubourg faciliterait l’ouverture dans ce musée d’un département consacré à la bande dessinée dont on espère qu’il soit fait avec intelligence, c’est à dire avec une ouverture sur le genre incluant à la fois un regard sur son histoire et une perspective sur son présent, une prise en compte de la diversité de ses sous-genres et une réflexion sur la manière dont on peut exposer, montrer, dévoiler, la bande dessinée au-delà de son support initial imprimé.
J’ai été obsédé par ce groupe, à mort. Puis j’ai tout donné, abandonné. Pourtant, chaque fois que j’entends un de leurs morceaux, je sais exactement ce qui va se passer tout au fond de mon ventre : comme un vieux déchirement qui revient. Je manque souvent de pleurer, parce que j’ai construit des milliers de choses sur une poignée de leurs morceaux. Longtemps, j’ai cru que les chansons des Smiths (et celles de Syd Barrett) me portaient malheur, que je ne pouvais pas les écouter et être heureux en amour. Peut-être est-ce pour cela que j’ai arrêté de les écouter ? A moins que je n’en ai fait une indigestion : les meilleurs disques, on n’a pas besoin de les avoir. Au bout d’un moment, on les connait par coeur, comme ces trois qui suivent, inconsolables.
C’était au Garage, le 10 mai 1998, et c’était la première soirée labellisée Büro. Tout le monde était venu, je crois. En tout cas, la salle, située du côté du métro Alexandre Dumas était remplie des clients du magasin Wave. C’était la première fois qu’on assistait à un concert où il n’y avait que des ordinateurs : trois types, Jim O’Rourke + Pita + Fennesz, chacun devant son Powerbook noir. L’intensité venait à la fois des sons très intenses qu’ils produisaient et de l’incapacité de comprendre qui faisait quoi et comment. Pour la première fois, il n’y avait plus de corrélation entre les musiciens sur scène (d’ailleurs ils étaient assis devant une table) et la musique entendue. Je me souviens du son, du moment où ils ont fait surgir un sample d’une BO de James Bond (je crois) et peut-être même un autre, de Britney ou Madonna. Une expérience assez inattendue, bouleversante qui a été la porte d’accès à des dizaines d’autres concerts de laptop et d’autres soirées Büro, dont une avec Main et une autre, avec Tony Conrad. Un extrait du concert de Fenn O’Berg est paru sur leur premier album, composé entièrement d’enregistrements live.


L’éditeur suisse Nieves fait une exposition de ses livres et fanzines à partir du 17 mai à Paris, au centre culturel Suisse. Nieves a édité des livres d’artistes comme Harmony Korine, Marcel Dzama, Larry Clark ou encore les français Frédéric Fleury et Hendrik Hegray : leurs derniers livres tout justes parus devraient être le clou de cette expo.

Tout ce qui parle de Cannes aujourd’hui semble sous le charme de Waltz with Bashir, le film d’animation israélien qui relate les massacres de Sabra et Chatila, à l’époque où l’armée israélienne, Tsahal, était dans Beyrouth. Je n’ai pas vu le film et j’aimerais le voir parce que le fait d’en entendre parler ravive quelques souvenirs de cette époque, des années 82-83, lorsque j’avais 11 ans et que je découvrais que je vivais depuis quelques années déjà dans un pays en guerre. Non pas que je l’ignorais, mais c’est à ce moment-là que je l’ai clairement exprimé, que j’ai perçu que mon quotidien n’était pas le plus normal du monde. Il était juste le mien et celui de mes proches.
Je me souviens donc de mes parents qui sont venus me chercher à l’école, du départ de la maison, de la vie pendant quelques mois de l’autre côté de Beyrouth. Je ne me souviens pas du retour à la maison, et à peine des images de soldats israéliens dans les rues. Je me souviens davantage des miliciens libanais et, plus loin, de ceux de l’OLP, puis de leur absence. Je me souviens à peine aussi de Sabra et Chatila, de l’annonce des massacres, des premières images. Je me souviens de la mort de Bachir Gemayel et de tous les fantasmes qui en ont suivi. Je me souviens que je ne savais pas encore ce qu’était le fascisme et que je le regrette aujourd’hui.
Je ne me souviens, en fait, plus de grand chose, sinon qu’il faisait souvent noir, qu’il y avait souvent du bruit dehors et que les sons des obus qui partent sont tout à fait différents de ceux qui atteignent un impact. Mais je ne sais plus lequel des deux est le plus sourd, ni lequel est le plus métallique.

Samedi 17, à Cannes, il y aura la projection du film de Joanna Hadjithomas et Khalil Joreige, Je veux Voir. J’avais suivi la genèse du film dans les inrocks : après la guerre de 2006, les deux cinéastes sont partis au Liban avec l’actrice. Le film montre ça : Deneuve au Liban, en compagnie de l’acteur Rabih Mroué, qui lui sert de chauffeur - ou plutôt de compagnon de discussion. Tandis qu’elle regarde le pays, il parle. Et cette position m’évoque celle d’autres libanais devant d’autres occidentaux : il faut toujours parler, analyser, scruter, raconter, pour expliquer ce qui se passe, ce qui s’est passé, ce qui continue à poindre dans ce pays. Quand on n’y est pas, on ne peut pas vraiment savoir.
J’ai vu le film il y a quelques jours parce que durant son montage, les réalisateurs m’avaient demandé un CD de mes morceaux et en ont utilisé un dans la BO. Donc, tout ce que je pourrais écrire sur ce film est forcément partisan. Je peux tout de même dire que les drones assez tristes que Scrambled Eggs, groupe de Beyrouth très inspiré, a composé pour le film relatent bien ce sentiment de fausse quiétude, de calme comme rentré dans de la came, que j’ai souvent ressenti, entendu, vu par là-bas.
Je peux aussi écrire que le film m’a touché parce qu’il parle d’abord d’humanité et de fragilité, du sentiment peu exprimé de l’incompréhension face à un univers inconnu, que l’on sentait familier, que l’on découvre extrêmement étranger. La présence même de Deneuve est troublante : figure de cinéma, elle redevient à mesure que le film avance une femme perdue dans un pays dont elle ne saisit pas tout, mais qui dévoile d’une manière oblique son corps, sa parole, sa pensée, ses sentiments presque. J’adore l’un des derniers plans sur elle, où l’on voit son regard attendri, amoureux presque, à l’égard de son compagnon d’une journée (d’un film).
Et la toute dernière séquence est une madeleine pour moi : elle montre des parties de Beyrouth, la nuit, que j’adore et on y entend une chanson des Scrambled Eggs qui mériterait d’être sur un label comme Domino, qui est juste une grande chanson pop. Bref, quand ce film sortira au cinéma, allez le voir et dites-vous qu’il y a là-dedans un peu plus que le Liban et un peu plus que Deneuve aussi.
Je ne sais pas quoi penser du clip de Justice. Faut-il vraiment en penser quelque chose ou être comme le clip lui-même, c’est-à-dire dans l’horrible négation de la pensée ? Parce que ce clip ne fait que cela : refuser de penser, refuser de prendre position, refuser tout commentaire politique. De ce fait, il est totalement inscrit dans une époque qui ne veut rien d’autre qu’ingérer des images et ne jamais se donner la peine de l’implication.
Quelques impressions : d’abord, je crois qu’il y a quelque chose de pesant et d’horripilant dans la manière dont ce petit film fait tout pour se faire voir : violence de l’histoire mise en scène, efficacité du montage, accumulation des situations qui deviennent graduellement insupportables.
Ensuite, vient à l’esprit l’idée de comparer ce clip avec Orange Mécanique de Kubrick qui lui aussi jouait sur l’insupportable. Mais la comparaison s’arrête là parce que Kubrick ne montrait pas des personnages déshumanisés. Il les suivait, au contraire, tentant de percer leur psychologie, de voir ce qui était, en eux, définitivement ancré, irrémédiable. En cela, au-delà de la violence affichée, Orange Mécanique creusait son sujet comme pour dépasser la gratuité des images, leur violence immédiate qui interpelle tout de suite.
La sale mauvaise idée de Justice, au fond, c’est de ne pas prendre parti, de ne pas se confronter au monde, d’être juste des spectateurs impassibles, qui décrivent quelque chose de troublant - et de laisser apposer leur logo sur les habits des personnages - comme s’ils avaient, en fait, la nostalgie des skins des années 80 qui, eux, se présentaient ainsi : en bande habillée d’un même uniforme. Mauvaise idée, parce que lorsqu’on est dans une position comme celle de Justice, c’est-à-dire quand on touche autant de monde, on ne peut pas se contenter de donner des images à dévorer comme on enverrait quelqu’un aux lions dans la plus totale indifférence. Les comparer à Kubrick est donc juste faire offense à l’intelligence de Kubrick. Les comparer aux artistes qui dans les années 30 étaient fascinées par le fascisme et le nazisme semble un peu plus juste, un peu plus proche de la réalité. Car, il y a bien là-dedans, de la fascination de voyeur pour ce qui est donné à voir.
On pourrait plutôt les comparer à une chaîne de télévision : un clip d’une telle violence fait, au fond, le même boulot que TF1. Il colporte des images immédiatement choquantes et, à ce niveau-là, je préfère encore les images de TF1, puisqu’elles sont au moins commentées par des êtres humains et que je sais exactement comment elles sont positionnées politiquement.
Dans ce clip, il n’y a plus d’humanité, plus rien qui tienne debout dans la réalité, et ça me fait juste penser à la phrase de Guy Debord disant que “tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation”. Ce clip de Justice et son communiqué de presse suivant la polémique, sont la parfaite illustration de cela : ensemble, ils refusent de se frotter au monde, de se confronter aux problèmes, de prendre une position politique. Faire un clip provoquant plutôt que s’engager puis se protéger avec un communiqué invoquant la neutralité : ce n’est pas exactement cela que j’attends d’un groupe ou d’un artiste : je préfère qu’il se positionne dans le monde, qu’il fasse des oeuvres ayant du sens et qu’il grimpe aux rideaux comme Godard à Cannes en Mai 68, comme Bob Dylan, comme Alan Ginsberg, comme Clash, comme Radiohead.
On ne peut pas exister à moins, surtout dans une époque où tout est politique comme l’a justement souligné Sean Penn dans son discours d’ouverture du festival de Cannes.
Depuis quelques jours, j’ai cette chanson de Prefab Sprout en tête, bien ancrée : Cars & Girls. Je ne sais pas pourquoi, mais elle me parle incroyablement fort, comme si j’étais bien plus habité par elle aujourd’hui, à 36 ans, qu’il y a 20 ans. Ce qui confirme bien une pensée intime : les plus belles pop songs, même les moins connues, sont fortes à la première écoute et n’en finissent jamais de resurgir des années plus tard, lorsqu’on ne les attend pas. Je suis certain que des pans entiers de ma vie m’ont été dictés par l’écoute d’une chanson, ou d’une autre. Une chose en tout cas : si je fais mon métier, si j’ai passé tant de temps à écrire sur la musique, c’est parce qu’au départ, je suis fasciné par les chansons, par la musique et qu’un morceau de trois minutes peut contenir plus de vies que n’importe quoi d’autre. Je ne me suis jamais endormi pendant un disque, contrairement aux films devant lesquels j’adore somnoler pour me perdre. La musique, au contraire, me fait sentir vivant, me dit où je suis, qui est à côté de moi, ou qui ne l’est plus. Une pop song, c’est ce qu’il y a de plus essentiel, au fond. Pas de vanité là-dedans. Et contrairement à ce qu’on croit, une bonne pop song n’est pas forcément sucrée : elle peut aussi être invariablement maussade, intrinsèquement compliquée, difficile à encaisser. Mais, inévitablement, une bonne pop song change la vie, de fond en comble, ne serait-ce que parce qu’elle parvient à pointer ce qui se passe dans ma tête, à chaque fois.
Cars & Girls de Prefab Sprout, donc. Pour réécouter ce genre de chansons, j’adore aller sur YouTube. Et là, je me rends compte que ce groupe a tout de même écrit une poignée de pop songs vraiment démentielles, faussement légères, génialement démesurées. Les voici et dites-moi ce que vous en pensez.

Photo prise par Delphine : http://delphinequeme.blogspot.com/
















Une biographie de wilhelm Reich, par un américain encore méconnu, Elijah Brubaker. Trois numéros déjà parus, mais je n’en ai lu que deux pour le moment, incisifs, drôles, acides, précis, sensibles. De quoi se passionner pour ce personnage controversé et auquel William Burroughs, déjà, avait consacré du temps.



