Je suis fasciné par l’univers sonore de Nurse With Wound, depuis plusieurs années déjà. Le groupe, qui est surtout l’émanation de la vision musicale d’un seul homme, l’anglais Steven Stapleton, existe depuis la fin des années 70. A cause de ses premiers disques assez denses, sombres, tendus, composés de paysages sonores froissés, de collages expérimentaux oscillant entre le bourdonnement et le dadaïsme pur, le groupe a été catégorisé dans la musique industrielle. Pourquoi pas ? Le genre est, en fait, tellement vaste qu’on peut y mettre beaucoup de monde. Toujours est-il que Nurse with Wound déroute souvent l’auditeur en empruntant des voies inattendues.

La semaine dernière, par exemple, réduit à un duo, NWW jouait à Paris à la Cité de la Musique, sonorisant un film assez magique de Murnau, la terre qui flambe. La partition était composée de bruits de vieux vinyles qui craquent, de drones résonants et, parcimonieusement, de touches de piano. L’ensemble était d’une beauté assez spectrale, en plein accord avec le film et j’ai hâte que ce petit ensemble sorte un jour en disque. En attendant, dès la fin du concert, j’ai acheté le nouvel album du groupe, Huffin Rag Blues, qui venait d’être mis en vente. Musicalement, rien à voir avec le concert, bien que le disque ait été fait par le même duo (et avec quelques invités, notamment au chant). Ici, pas de drones, ni de strates industrielles ou krautrock. Tout cela laisse place à des sons et des compositions bien plus lounge, latines presque, parfois étrangement blues. Mais, comme d’habitude chez NWW, dès qu’un climat s’installe, il devient urgent de le modifier, de la casser. Ici, après quelques morceaux qui font croire que l’on est revenu quelque part dans les années 50, dans un club métissé de jazz, surgissent soudain des enregistrements de bruits d’animaux, de ferme, qui happent progressivement l’attention jusqu’à chasser toute chanson. Le changement est surréaliste, drôle, perturbant. Et laisse la place à un morceau qui fait penser à un pastiche assez génial de Nick Cave.

Et d’un bout à l’autre tout le disque nous malmène ainsi, prenant un vrai plaisir à distiller des sonorités plaisantes, immédiatement accessibles, mais comme pour les réduire subrepticement au néant en y incorporant des sons presque subliminaux qui disent que cet easy-listening là n’est que de façade, que l’on s’amuse bien, mais jamais entièrement. Il y a un vice caché dans ce bonheur-là, qui donne d’ailleurs au plus beau morceau du disque, le joliment titré Thrill of Romance… ?, une patine extrêmement élégiaque rehaussant plus encore la nostalgie et les larmes rentrées qui pointent dans la voix réverbérée de la chanteuse Freida Abtan - comme une version de fin de nuit, primitive et fatiguée, d’un morceau de Can ayant oublié toute frénésie dansante au profit d’une quiétude malaisée de mort annoncée.