You are currently browsing the monthly archive for août, 2008.

Le livre s’intitule Wacky Packages, et il reprend l’intégralité de séries de cartes à échanger éditées par la marque Topps dans les années 60 et 70. Topps faisait surtout dans les cartes de baseball, mais cette série propose tout autre chose : des détournements de marques connues, dans un esprit plutôt taré, inspiré par ce que faisait le magazine Mad. D’ailleurs, certains dessinateurs de Mad sévissait chez Topps. C’est ce qui avait conduit le jeune Art Spiegelman à entrer en contact avec Topps, dès l’âge de 14 ans, pour commencer à y travailler vers 18 ans. Tout cela Spiegelman le raconte en préface à Wacky Packages, livre assez délirant et vraie petite leçon de graphisme déviant.

J’aime bien cette chanson, mais j’en cherchais plutôt une autre, que j’aime mieux : Je reprends la route demain. Et, en passant, je me suis surpris à regarder les émissions qu’Antoine fait maintenant en me demandant si les Antoine d’aujourd’hui s’en sortiront aussi bien et avec autant d’humour que lui, dans 40 ans.

Je ne sais ce qui se passe cette année, mais j’ai l’impression d’avoir entendu bien plus de disques étranges, malicieux, organiques, différents, que durant les six dernières années. Un regain de créativité ? Je ne sais pas, et toujours est-il que je suis là, assez bluffé par l’album d’un groupe dont je ne connais rien, The Pyramids, sauf qu’il est sur un bon label de rock américain taré, Hydra Head (on y croise Jesu, Isis, Pelican). Le disque des Pyramids est juste incroyable de turbulences et de tornades, habité par cet air des albums faits à la maison, mais dans une maison hantée, en train de s’écrouler, le blizzard juste dehors. J’y entends des spectres venus de My Bloody Valentine, de Jesus and Mary Chain. J’y entends des maladresses mises à nu, des voix qui meurent en hurlant, des rythmes inhumains, une violence qui ne s’exprime qu’en s’envolant très loin. Il y a comme un mélange perturbant de vie et de mort, de jeunesse et de temps qui va trop vite, d’orage qui gronde par là-bas et déboule vite jusqu’ici. L’album est sorti en un double CD : pour le moment, j’écoute le premier, sur le site du groupe. Je n’ai pas écouté le second disque qui rassemble des remixes des chansons (oui ce sont des chansons) de ce groupe qui n’a pas l’air d’exister sinon dans l’imagination de celui qui a dû l’inventer au pied de  son lit. 2008 est une belle année pour les perdus, les ravagés de l’esprit qui s’en remettent au bruit.

http://www.hydrahead.org/hh/pyramids_site/

Une reprise de Fleetwood Mac par Vampire Weekend trouvée là :

http://www.zshare.net/audio/17617496d1d9237b/

Une intégrale des films de Jacques Demy sort le 5 novembre. L’occasion de revoir les Demoiselles de Rochefort (le plus beau film de tous les temps ?) et Peau d’Ane, Les Parapluies de Cherbourg et une Chambre en Ville. Et tout le reste. L’occasion aussi de lire, j’espère, un papier de JML sur Demy.

Le Jeu de Paume organise une rétrospective de l’oeuvre de Lee Miller (ci-dessous un autoportrait et un portrait par Man Ray). L’expo débute le 21 octobre et dure jusqu’au 4 janvier 2009.

Funkadelic, One Nation Under a Groove, 1978

Benoît m’apprend par mail qu’il existe un EP de Thom Yorke et MBV. Je cherche un peu et je comprends qu’il s’agit de morceaux non officiels, dont on ne sait qui les aurait produits, qui reprennent des bouts des uns et la voix de l’autre pour un mash-up plutôt bienvenu. Le résultat, que l’on peut trouver sur pas mal de blogs, etc. est étrange - en tout cas pour ce que j’en ai entendu. Il est en tout cas curieux à écouter, intéressant à appréhender. On peut trouver ça par là :

http://www.lastfm.fr/music/Thom%2BYorke%2B%2526%2BMy%2BBloody%2BValentine

Daniel Caux est parti le mois dernier et je me sens étrangement orphelin, de l’avoir appris si tard, de ne jamais avoir parlé avec lui, l’avoir interviewé, l’avoir entendu évoquer La Monte Young, Sun Ra, Albert Ayler, Shandar.

Le disque est double et date du début des années 90, un double drone. On peut lire une interview de Jim O’Rourke sur cet excellent webzine : http://ronsen.org/monkminkpinkpunk/15/orourke.html

Je me suis souvenu des Paris Sisters grâce à un post sur alainfinkielkrautrock.com. Merci pour le rappel.

Sans oublier les chansons de Priscilla Paris seule :

On se remet difficilement de certaines lectures, même lorsqu’on n’est plus adolescent. Tomber sur un récit de Tatsumi, sans avoir été prévenu, peut induire des changements dans la manière même de percevoir le réel et le monde. Ses histoires, dessinées et écrites d’une main qui ne laisse jamais la place au superflu ni même au semblant d’explication, peuvent dérouter par la manière dont elles sont souvent construites. Elliptiques, elle frôlent le muet, mettent en scène des personnages démunis de toute joie de vivre, en plene lutte, souvent avec eux-mêmes, contre eux-mêmes. Tatsumi ne montre pas tant la société japonaise, que des êtres pris dans les stratifications de cette société-là, mais auraient tout aussi bien pu être ailleurs, souffrir ailleurs, mais souffrir néanmoins, toujours. Il y a quelques années, trois recueils assez beaux de ses histoires (Les larmes de la bête, coups d’éclat, chez Vertige Graphic) avaient été publiés en France, suivis aux Etats-Unis par trois autres livres, présentés chronologiquement (à partir de 1969) par le dessinateur Adrian Tomine et édités par Drawn & Quarterly. Dès fin août, un nouveau recueil sort en France publié par les éditions Cornélius, sous le titre l’Enfer. On y lit des histoires datant des années 70 (sauf une, plus récente - Tatsumi n’a jamais arrêté de publier) empreintes d’une extrême misère, d’un désespoir plus que saillant. Galerie de portraits d’êtres qui ne sont même plus en errance ni en attente, mais plutôt au seuil d’une disparition qui s’accomplit à mesure que l’histoire se déroule, l’Enfer est un de ces livres qui s’incrustent durablement dans les yeux et la tête et donne à penser le monde et sa propre position de lecteur tout à fait différemment. Les abandons et la folie qui s’y dévoilent ne sont rien d’autre qu’une proposition de changer vite de vie, ou alors de disparaître aussi comme les personnages de Tatsumi. Une postface de ce dernier éclaire en peu de mots tout ce qui se déroule dans le livre et pour quelles raisons l’oeuvre de Tatsumi est si empreinte de misère, de renoncement aux apparats d’un monde d’Apocalypse intime.

Final est un autre projet de Justin Broadrick, ancien Napalm Death, Godflesh, Techno Animal, et actuel Jesu. Les disques de Final sont plus atmosphériques que ceux de Jesu, n’ont rien de pop ou de rock : Broadrick s’y concentre sur des textures de guitares filtrées, qui forment des paysages sonores très prenants, aux accents faussement industriels, réellement élégiaques. Récemment, il a sorti un album uniquement en téléchargement depuis son site : 4 morceaux, près de 50 minutes de musique répétitive, plutôt abrasive, qui aurait pu servir de bande son à la nouvelle adaptation au cinéma de X-Files (si elle avait été un peu mieux articulée…). Le disque est téléchargeable pour 4 ou 5 £ selon le format choisi.

http://justinkbroadrick.blogspot.com/

Chaque nouveau volume de la série Nécron, rééditée depuis 2006 par Cornelius, est une occasion de pleurer et rire de joie devant autant de liberté éditoriale, de liberté de ton, de liberté de parole et de mauvais goût. Le Tome 5, prévu pour fin août ne déroge pas à cette belle règle.

Petit rappel : Nécron est l’oeuvre de l’italien Magnus et la série avait été éditée une première fois, dans une version remontée, peu conforme à l’originale italienne, par Albin Michel - on avait pu en lire des passages dans l’Echo des Savanes vers le milieu des années 80. La version de Cornelius reprend le découpage italien typique des fumetti trash de l’Italie seventies : deux cases rectagulaires par page, un minimum de décors, beaucoup d’action, et pas mal de sexe. Nécron est peut-être l’expression ultime de ce genre un peu perdu (ou réservé aux taxidermistes passionnés). Magnus y pousse tous les curseurs à bout. Ses scénarios sont quasiment inexistants, ses intrigues tout à fait légères, ses personnages entretiennent toujours les mêmes rapports de violence et de domination, tournant autour d’une vision tout à fait sombre de la sexualité, toujours raccordée à un moment de douleur. Pas d’acte sexuel fécond ici : tout se fait dans la tension, le déni, le renoncement, le viol, le combat. Le tome 5 est exemplaire de tout cela. On n’y voit même plus Nécron, mort vivant monstrueux, copuler avec sa maîtresse démiurge et nécrophile. Ils n’en ont plus le temps, tellement ils sont pris dans un dédale d’aventures saugrenues, qui font rire tant elles semblent des pastiches de milliers d’autres situations classiques de la BD. Pour autant, au fil de la lecture, se noue une sorte de passion douce amère pour cette débauche de pornographie grotesque. On se prend d’affection pour le monstre, d’intérêt pour sa maîtresse comme s’ils étaient, après tout, les deux seules créatures admirables dans cet univers qui déborde de monstruosités en tous genres, souvent dissimulée derrière des apparences très humaines. Personne n’est épargné, le ton acide de Magnus renvoie directement aux critiques sociales acerbes des années 70, fait songer ici à la fois à Massacre à la Tronçonneuse et Idi Amin Dada. au-delà du rire, de la dérision, de la pornographie, Magnus dévoile un monde expressément oblique, dénué de sens et dans lequel la sensualité est inexistante. Le sexe s’y dévoile rugueux, une arme contre le monde.

J’adore ce genre de nouvelles : en septembre, le label Skull disco sortira un album de Shackleton, qui doit être un de mes trois nouveaux artistes préférés de cette dernière année. Et en amont du CD, le label de l’allemand Pole, Scape, sort un maxi avec un morceau de Shackleton remixé par Pole et un autre par Peverelist. On peut en écouter des extraits par là :

Shackleton “Shortwave” (Pole Remix)
Shackleton “You Bring Me Down” (Peverelist Remix)

Et relire surtout les histoires de Batman par Frank Miller (The Dark Knight Returns, Year One), Alan Moore (The Killing Joke - qui sous-tend tout le scénario du film), celles dessinées par Neal Adams (il y en a un paquet) et surtout la poignée dessinée par Marshall Rogers (RIP) dans les années 70 et écrite par Steve Englehart. Leurs histoires sont parues dans Detective Comics 471-478 en 1978 et ont été republiées quelques fois. Parmi elles, une des meilleures histoires de Joker : The Laughing Fish / The Sign of the Joker. Indispensable si le film vous a plu.

J’ai acheté ce disque sur une intuition portée par le label, Time-Lag, que j’adore, et la pochette, assez intrigante. Dès la première seconde, et jusqu’à la dernière, je n’ai rien regretté. Ilyas Ahmed est un de ces rares musiciens, comme Ben Chasny de Six Organs of Admittance, capable de créer en peu d’accords, peu d’effets, une atmosphère tout à fait sombre, glauque, évoquant un moment de calme angoissé, de larmes coulant doucement. Cet album-ci s’intitule The Vertigo of Dawn et fait suite à quelques CDR et sorties plus ou moins officielles. Je crois qu’il s’agit du premier en vinyle et en CD, en tout cas. Mais quel que soit le format, pas de problème : Ilyas Ahmed joue bien cette espèce de folk apocalyptique devenu si courant, mais pourtant si rarement touchant. Chez lui, tout est juste, porté par un étrange désespoir, une manière de chercher le bout de la nuit, d’être en apesanteur avec ses propres peurs. Il y a là comme un tutoiement de la frayeur intime, une manière de regarder la mort et la fin, une sorte de lettre écrite à soi-même pour se dire qu’il faut vivre, malgré tout, malgré les exils et les peines, les séparations et les manques, les phrases ratées et les rues qu’on ne reverra plus comme elles étaient avant les bris.

Un de mes plus beaux souvenirs d’interview remonte à 2004 lorsque je rencontrais Dave Sitek pour la sortie du premier album de TV on the Radio. A l’époque, personne ne parlait vraiment de ce groupe, mais leur disque avait quelque chose de vraiment intrigant, de puissant et malicieux, tout en énergie et en retenue aussi. J’étais littéralement tombé amoureux de leur ballade acapella Ambulance, qui n’est jamais vraiment sortie de ma tête. Ce jour-là, Sitek m’avait fait l’impression d’un type assez incroyable et nous avions parlé de ses heures de galère à NYC lorsqu’il vendait des toiles dans la rue pour survivre, de sa passion pour les baskets rares, de son amour pour Pharoah Sanders et le free jazz coltranien. Un amour que l’on retrouve notamment lors des concerts du groupe qui m’ont souvent donné l’impression d’être un moderne mélange entre le MC5 et Pharoah Sanders ou encore entre le Velvet et James Brown, période The Payback.

Fin septembre, TV on the Radio sortira un nouvel album intitulé : “Dear Science,” - la virgule finale fait bien partie du titre augurant du fait que l’album s’écoute sans doute comme on lirait une lettre, une longue lettre faite de chapitres, de digressions, de multiples pages pouvant s’entremêler. Une virgule qui dévoile comme un souci littéraire, comme une envie de faire pénétrer un mode de narration épistolaire au coeur même d’un disque. Autant de suppositions qui donnent envie de voir dans la construction de l’album, dans son projet, les mêmes motivations qui étaient au coeur, par exemple, des films les plus  littéraires de Truffaud ou encore de ceux, les plus alambiqués, de Godard.

En tout cas, cette lettre de TV on the Radio frappe immédiatement, avec justesse et certitude, à la manière de ces disques que l’on écoute la première fois en se disant qu’on les connaît déjà presque par coeur, mais pas vraiment non plus. Le premier morceau, Halfway home, est une pure merveille d’élévation hypnotique porté par un chant de mélancolie glacée et une rythmique doucement acharnée, qui implose subrepticement. Ensuite, le disque se développe dans un millier de sens, puisant dans une sorte d’énergie presque droguée, qui ne tarit jamais. Parfois, un piano. Ailleurs, des cordes. Partout des guitares qui vrillent, virevoltent, mais s’apaisent aussi parfois comme sur l’époustouflant Family Tree qui évoque l’atmosphère de la face B de Before And After Science de Brian Eno.

Dans l’espèce de ventre mou musical qui semble prédominer ces temps-ci dans le rock le plus classique, cet album est une perle que l’on s’écoutera longtemps, en y découvrant à chaque fois de nouvelles strates, de nouvelles raisons d’avoir la chair de poule.

Le disque sort le 22 septembre. Tracklist :

Halfway Home
Crying
Dancing Chose
Stork & Owl
Golden Age
Family Tree
Red Dress
Love Dog
Shout Me Out
DLZ
Lover’s Day

http://www.flickr.com/photos/frederic_fleury/

(Promis, je ne touche rien sur les ventes)

Cannabis de Nino Ferrer, sur des images de Nino, montées post-mortem en 2003. Nino s’est donné la mort en 1998, le 13 août. Deux jours avant son anniversaire. En 2005, Christophe Conte et moi avons écrit sa biographie, que sa famille n’avait pas appréciée (après nous avoir tout de même sympathiquement accueilli chez eux, chez lui). Nous y avions mis beaucoup de nous-mêmes, de Nino et de son époque aussi, je crois. Et écoutez ses disques, certains sont toujours merveilleux, à commencer par les albums Métronomie, Nino et Radiah, etc. Personnellement, j’ai toujours un faible pour le morceau La Rua Madureira, bossa sixties atypique et mélancolique.

Amancio D’Silva est un guitariste anglais né à Bombay en 1936, dont les disques, une maigre poignée, sont sortis vers la fin des années 60, en pleine explosion du genre en Angleterre, en plein dévelopement d’une scène typiquement anglaise. Parmi ces musiciens, Amancio était l’un des rares guitaristes à jouer du jazz. Et il le faisait aux antipodes de Derek Bailey, tout en étant tout aussi intéressant. Ses disques sont ainsi à situer dans la lignée des premiers albums de mélange entre musique indienne et jazz, menés par le saxophoniste Joe Harriot. On en compte à peine cinq parmi lesquels le légendaire Hum-Dono, rarissime mais récemment réédité en CD sur lequel on retrouve des gens comme Harriot jouant des mélopées aux accents presque funk, souvent psychotropes, toujours comme chaloupés, presque caraïbéens. A moins que ce ne soit indien ? En tout cas, récemment, le label Qbico, italien, a sorti en vinyle Konkan Dance un album inédit, plus atmosphérique que les autres, presque planant et contemplatif, incluant quatre beaux morceaux dont un assez splendide Streets of Bombay, qui est peut-être un écho du Streets of Calcutta d’Ananda Shankar. Ou pas. En tout cas, cet album est aussi sorti sur un autre label, Vocalion, en CD avec une pochette différente. Il vaut bien le détour, en attendant que soit enfin réédité le mirifique mais intouchable, introuvable, Dream Sequence/Cosmic Eye supposé être le disque ultime, mêlant psychédélisme presque Floydien et odyssée cosmique à la Coltrane.

Il y a peu de groupes de rock que j’aime autant que celui-là. Chaque écho d’une nouvelle sortie me fait invariablement frissonner, me donne envie de l’entendre tout de suite, comme lorsque j’étais gamin, guettant les sorties de mes groupes préférés. Jesu réveille cela en moi et beaucoup d’autres choses, sans doute parce que ce groupe déploie un son qui évoque invariablement celui de quelques groupes comme Slowdive ou My Bloody Valentine, éthéré et cosmique, mais aussi empli de guitares distordues, qui vrillent  la tête, inlassablement narcoleptiques.

Why Are We Not Perfect n’est pas un nouvel album, mais un disque de six morceaux dont certains étaient sortis l’an dernier en vinyle, sur un disque partagé avec le groupe ambient Eluvium. Pas grave : les réécouter est un plaisir d’autant plus vif que le dernier EP en date de Jesu, Lifeline, était plutôt décevant, un peu trop embrouillé. Celui-ci est bien plus vivace, moins migraineux, explorant une forme organique de pop salie. Comme pour la plupart de ses EP, Justin Broadrick, l’âme du groupe, joue ici tout seul, compose et enregistre à la maison. Le groupe, lui, intervient pour les albums et la scène. Du coup, les EP sont aussi des moments d’introspection expérimentale (il faut à tout prix écouter le fabuleux Sun Down / Sun Rise, fait de deux longs morceaux morts-vivants). Justin Broadrick chante comme s’il tentait d’avoir à nouveau vingt ans, mais sans y parvenir vraiment : dans sa voix, dans ses mots, il y a bien quelque chose de cassé, qui ne prête guère à la jouvence, mais traduit une mélancolie dure, presque acide, morbide. Une mélancolie portée par la lenteur de ses arrangements, par l’hypnotisme de ses ritournelles, par ses guitares superposées qui résonnent entre elles, comme des fantômes se mélangeant. D’un morceau à l’autre, il y a comme un virus qui se propage et donne à l’ensemble un air organique, chaviré, planant dans des sphères où le bruit et la mélodie se mêlent sans cesse, se heurtent et se culbutent. Jesu naît de tout cela, de nos souvenirs, de notre propre mélancolie et plus encore que creuser nos oreilles, ce groupe nous regarde en train de l’écouter et semble bien nous dire qu’il est encore temps de rêver, comme hier, bien mieux qu’hier.

Il faudrait aussi lire Gen d’Hiroshima de Kenji Nakasawa et écouter 30 seconds over Tokyo de Pere Ubu, aujourd’hui.

Philippe m’a reparlé de ce film il y a quelques jours. 20 ans depuis la dernière fois, au moins. Merci pour les retrouvailles.

Pas facile de trouver des choses à écouter, qui restent auprès de soi ces jours-ci. Mais, par un heureux coup du hasard, quelques disques glanés dans un bac de soldes, en état un peu piteux mais plutôt écoutables, restent bien ancrés sur la platine. D’abord, il y a l’album sur Saravah de Nana Vasconcelos, Nelson Angelo et Novelli , acheté presque sur la seule foi de la pochette dessinée par Folon. On y entend une musique assez brute, répétitive, parfois chantée, souvent comme cramée par un peu trop de soleil - une musique d’un été qui passe lentement, presque imprudemment. Dans le même bac, il y avait d’autres disques, dont un album de musique iranienne sorti sur Folkways. Il est beau et minimal, de la musique arabe sans le pathos, tout désossée, arrimée à des échos d’elle-même, des fragments de cordes, des voix dissimulées dans leur propre tristesse.

Sorti d’ailleurs, pas de ce bac à soldes où il y avait pas mal d’autres choses à écouter pour plus tard,
l’album de Sun Ra, Disco 3000 revient dans mes oreilles, plus de dix ans après la première écoute et il demeure toujours aussi inouï. Enregistré en petite formation vers 1978 en Italie, il est assez singulier dans la discographie de Sun Ra : tout à la fois électronique, porté par un orgue synthétique, une boîte à rythmes salis, et acoustique, porté par des cuivres cosmiques, des voix surgissant soudain, Disco 3000 est une inlassable tournerie, un hypnotisme physique, un moment de bénédiction en apesanteur, qui fait sentir la moindre veine de n’importe quel corps, même le plus fatigué, le plus dérapé.

Enfin, un mois après sa sortie, je n’arrête plus de remettre n’importe laquelle des six faces du nouvel album de Vibert / Simmonds, le deuxième après un premiers, Weirs, sorti il y a quinze ans. Le nouveau, Rodulate, ne dit pas quand il a été composé : aujourd’hui, hier, demain ? Tout y est sorti d’un rêve électronique, un peu bâti sur des rythmes, un peu porté par des nappes, souvent habité par des voix cassées, coupées, flagellées. Christian, qui m’en parlait l’autre jour, disait qu’il y avait là une sorte de gamelan moderne, je crois, et il avait raison. Rodulate, c’est un peu Bali remise en musique par des types qui fument sans doute beaucoup de joints en oscillant de la tête au-dessus de leurs machines. C’est juste un bon disque, un bon disque pour ce milieu d’été.

Quatre morceaux, qui débutent par Aberdeen, lente complainte somnolente qui s’écoute comme l’on rêvasse, comme l’on imagine une vie meilleure sous influence directe de nos plus beaux fantasmes rock, western, planant entre les canyons. Sur un air de guitare faussement calme, jouée par Chauveau, Félicia Atkinson distille des mots de lieux, Louisville en tête -dans la tête -, reprend sans crier gare Neil Young, et invente en plein dans nos oreilles une histoire alternative des Etats-Unis, des plaines, des fantômes de cowboys, à la manière de Will Oldham, mais en plus décati, plus indolent. Le reste est aussi beau, aussi précieux, plus électronique et bourdonnant, impeccable de sobriété somnambule, surtout sous le soleil brumeux de notre Europe fatiguée.

http://www.myspace.com/atkinsonchauveau

La première fois que j’ai entendu leur album, At Mount Zoomer, j’ai été juste interloqué par sa puissance, ses dynamiques, son arrogance presque, qui en faisait un disque lorgnant vers les seventies prog, tout en demeurant très acéré, jamais boursouflé. Quelques mois plus tard, je continue à écouter sans m’en lasser au moins un des morceaux du disque, le fabuleux Call It A Ritual, qui a tout d’un hymne ravagé, d’une ritournelle passée au décapage, à la fatigue des jours qui se terminent. Parfois, j’ai l’impression d’entendre là des échos de groupes comme America, peut-être un peu de Neil Young, habité par un vieil esprit new wave. Il y a là une grâce disgracieuse, une manière enchanteresse de raconter la vie, de mettre bout à bout des désillusions et des vignettes dont on ne sait si elles sont des échantillons de plaisir ou de douleur ou de mélancolie acharnée. Call It A Ritual rythme pour le moment mon année, m’emmenant au fond du désert, loin dans le cosmos, dès que le sable se fait trop brûlant.Tout ici m’évoque un autre disque enraciné dans les années soixante et soixante-dix étourdies : le Yellow House de Grizzly Bear, grand disque mésestimé de ces deux ou trois dernières années.

La première fois que j’ai entendu parler du label AI, c’était à Glasgow, dans un magasin de disques où une compilation du label trônait un peu devant tous les autres disques. Depuis, j’écoute régulièrement ce que fait cette petite maison anglaise, spécialisée en musique électronique, plutôt post-Warp. Je crois qu’un des articles que j’avais consacré à AI avait été lu par des musiciens suisses, qui avaient été alléchés, ont contacté AI, qui a sorti certains de leurs disques, sous le nom de Sinner DC. Comme pour boucler tout cela, Sinner DC m’a gentiment fait parvenir la nouvelle compilation AI, en CD, à la pochette assez géniale, sans aucun nom de groupe ni de morceau : une fois enlevé le sticker descriptif, on a à faire à des codes surdilatés, comme ceux que l’on peut lire avec un téléphone portable (quand on sait faire ce genre de truc…). Du coup, reçu sans le sticker (que l’on peut apercevoir sur l’image ci-dessus, piquée sur le site du label), le disque est, déjà, habité par une fraîcheur assez géniale : celle de n’imposer aucun nom, aucune donnée sinon celles qui sortent des écouteurs. La plongée dans cet inconnu est fascinante : on y reconnait des indices, on y décèle des pistes, on tombe amoureux de morceaux que l’on aurait à peine écoutés si l’on avait su qui les avait programmés. Et au-delà de ce blind test revigorant, la compilation fonctionne à merveille, débutant sur un faux air de Basic Channel, enchaînant sur des mélopées plus froides et se terminant dans un drôle de flottement mélancolique, mené par un ou deux accords tristes, joliment élégiaques. De l’inconnu à la découverte, de l’aveuglement à la lumière, il y a là un peu plus que le sens critique qui joue, qui passe, qui revit.

Ce 45 tours de Mika Vaino est sorti dans l’excellente série de singles vinyles du label Touch (je recommande particulièrement celui d’Oren Ambarchi, qui reprend  du Fairport Convention). Il est composé à partir de sillons fermés, des locked grooves (JC Menu pourrait bien s’y retrouver, il a consacré une BD récente au sujet, voir : http://josephghosn.com/2008/05/23/je-recommande-la-lecure-du-lock-groove-comix-de-menu/) que Vaino a utilisé pour composer ses deux titres en strates superposées de boucles infinies, qui se terminent elles-mêmes en sillons fermés, pour bien boucler les boucles. C’est lent, rugueux, répétitif, hypnotique, un brin désespéré et somnambule, mais c’est aussi tout à fait envoûtant et beau, juste parfait de concision, d’ascétisme. Et tout à fait contradictoire avec le soleil plombé de ces jours-ci.