![]()
![]()
On se remet difficilement de certaines lectures, même lorsqu’on n’est plus adolescent. Tomber sur un récit de Tatsumi, sans avoir été prévenu, peut induire des changements dans la manière même de percevoir le réel et le monde. Ses histoires, dessinées et écrites d’une main qui ne laisse jamais la place au superflu ni même au semblant d’explication, peuvent dérouter par la manière dont elles sont souvent construites. Elliptiques, elle frôlent le muet, mettent en scène des personnages démunis de toute joie de vivre, en plene lutte, souvent avec eux-mêmes, contre eux-mêmes. Tatsumi ne montre pas tant la société japonaise, que des êtres pris dans les stratifications de cette société-là, mais auraient tout aussi bien pu être ailleurs, souffrir ailleurs, mais souffrir néanmoins, toujours. Il y a quelques années, trois recueils assez beaux de ses histoires (Les larmes de la bête, coups d’éclat, chez Vertige Graphic) avaient été publiés en France, suivis aux Etats-Unis par trois autres livres, présentés chronologiquement (à partir de 1969) par le dessinateur Adrian Tomine et édités par Drawn & Quarterly. Dès fin août, un nouveau recueil sort en France publié par les éditions Cornélius, sous le titre l’Enfer. On y lit des histoires datant des années 70 (sauf une, plus récente – Tatsumi n’a jamais arrêté de publier) empreintes d’une extrême misère, d’un désespoir plus que saillant. Galerie de portraits d’êtres qui ne sont même plus en errance ni en attente, mais plutôt au seuil d’une disparition qui s’accomplit à mesure que l’histoire se déroule, l’Enfer est un de ces livres qui s’incrustent durablement dans les yeux et la tête et donne à penser le monde et sa propre position de lecteur tout à fait différemment. Les abandons et la folie qui s’y dévoilent ne sont rien d’autre qu’une proposition de changer vite de vie, ou alors de disparaître aussi comme les personnages de Tatsumi. Une postface de ce dernier éclaire en peu de mots tout ce qui se déroule dans le livre et pour quelles raisons l’oeuvre de Tatsumi est si empreinte de misère, de renoncement aux apparats d’un monde d’Apocalypse intime.

Aucun commentaire
Flux de commentaires pour cet article