Rarement eu aussi PEUR en écoutant un disque. Ou plutôt autant ressenti cette émotion primale, tout au fond. Monoliths and Dimensions, septième album de Sunn O))), renouvelle la grammaire du groupe (dans lequel  Oren Ambarchi joue un rôle désormais primordial) en l’emmenant vers des recherches musicales plus complexes, a priori plus habitées par la musique contemporaine ou le jazz, mais qui, au bout du compte, se dévoilent étrangement rock. Au bout du disque, de ces 50 minutes et 4 morceaux, l’impression vacillante se dessine qui dit que Sunn O))), mieux que tout autre groupe a réussi ces 10 dernières années à réinventer la façon d’utiliser les guitares, le rock. 4 morceaux, donc : le premier dure plus d’un quart d’heure et il est habité par la voix d’Attila Csihar, iméprieuse et comme ralentie, sortie d’un croisement de SF cauchemardesque et d’un essai gothique de David Lynch. Il y a là, dans ce premier morceau dont le titre, Aghartha, référence explicitement Miles Davis, une volonté affichée d’être ailleurs que dans les expériences passées, de les dépasser en incorporant une instrumentation plus savante, plus luxuriante, par bribes, échos, souvenirs. Ensuite, deux morceaux du milieu continuent ce chemin de traverse, mettant en scène un choeur féminin, puis un autre, masculin. Se dessine alors, au centre de l’album, plus encore que dans les précédentes réalisations du groupe, une sorte de religiosité, comme une vaine tentative de sanctification. On n’est plus ici dans un antichambre, chez l’antéchrist, mais plutôt dans une messe gothique et lourde de sens. Tout cela serait vain, inutile, presque trop boursouflé, s’il n’y avait Alice, quatrième morceau du disque et sans doute le plus beau morceau enregistré par Sunn O, justifiant à lui seul  tout  l’album. On est là, 16 ou 17 minutes durant, dans un état de fluidité formidable, menant des guitares saturées du début du morceau vers une instrumentation en vol plané : un trombone (celui de Julian Priester, ancien acolyte de Sun Ra, Herbie Hancock, etc.), une harpe, une flûte qui viennent s’harmoniser avec les vibrations du groupe mieux que partout ailleurs dans ce disque, qui s’éteint sur ces notes d’éternité, aboutissement  d’un vol cinématographique, ayant mené des abysses à la lumière, à la drôle de lumière céleste. Le titre du morceau, la présence de la harpe, du trombone, des drones : tout cela évoque Alice Coltrane et dit que Sunn O))) est sur une voie différente qui n’est pas tant celle de l’apaisement que du renouveau. Monoliths & Dimensions, avec sa couverture qui évoque en creux celle de Void, album des débuts crus, ferme sans doute un moment. On aimait Sunn dans sa brutalité primitivé, sa rugosité de démo capturée sur le vif. On l’aimera tout autant et plus encore si son futur est à la mesure d’Alice.