Longtemps fantasmé sur ce petit livre carré que l’on ne voit que dans les musées, le premier Spirou dessiné par Franquin, Après Rob-Vel et  Jijé (dont on voit quelques planches  ici, faisant la transition avec Franquin). Edité en 1948, l’original est rare, cher, intouchable. Heureusement, une belle édition en fac similé arrive à temps pour Noël et j’y retrouve des histoires déjà lues dans des compilations, des volumes épars. Mais rassemblées ici, elles diffusent une puissance primitive, un sens de la mise en scène très libre, tout en essais et expériences, emplis d’humour et de vélocité, de souplesse dans le trait et de maladresses aussi, de tendresse. Un autre livre me hante aussi au même moment où je retourne en 1948 avec Spirou : le Storeyville de Frank Santoro, livre géant sorti par Picturebox il y a deux ans,  et auparavant édité par Santoro lui-même sur du papier journal en 1995. Récit d’apprentissage mis en scène à partir d’un gaufrier rigide que l’auteur s’amuse à dépasser ou ne pas utiliser, Storeyville donne l’impression d’être griffonné, gribouillé : et sans doute, Santoro a-t-il jeté tout cela sur ses feuilles comme l’on dresse un brouillon de plan de bataille. Mais, sans doute aussi, a-t-il compris que l’essentiel était déjà là, dans le premier jet, la première prise, la seul qui vaille. D’autres auraient repassé de l’encre sur tout cela, mais Santoro livre un livre brut et esquissé, mais aussi tout à fait construit. A l’origine, Storeyville était inspiré par Chris Ware et était sorti sans nom d’auteur. 14 ou 15 ans plus tard, le livre conserve, même avec le nom de Santoro inscrit dessus, un étrange pouvoir d’envoûtement, tout aussi brut que celui du premier Spirou de Franquin : entre l’un et l’autre livre, il y a une communauté de trait, une communion d’esprit.