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J’étais à Beyrouth il y a quelques semaines et Je Veux Voir venait de sortir. Je suis resté en ville neuf jours durant lesquels j’ai, à peu près toutes les 12 heures, entendu quelqu’un donner son avis sur ce film, comme s’il fallait à tout prix avoir une opinion le concernant - parce qu’après tout ce film représente bien quelque chose d’incongru au Liban : il parle d’un moment de guerre pratiquement dans la foulée de celle-ci. Une prise de parole tout à fait inédite dans un pays qui se fait fort, au terme de chaque conflit, d’oublier d’en parler, de faire comme si de rien n’était. Les réactions étaient plutôt cinglantes. La critique la plus immédiate et souvent la plus violemment formulée concernait le rapport de Catherine Deneuve au pays : que faisait-elle là ? qu’était-elle venue faire et voir puisqu’en regardant le film, l’impression qui domine est bien celle qu’il n’y a rien à voir et qu’elle ne voit rien - ou si peu. Pour autant, tout est là, dans ce néant qui domine le film dont la beauté réside bien dans son aspiration à pourchasser des fantômes. Tout le cinéma des Joreige est là, qui résume la vie de bien des Libanais de notre âge (ceux qui ont aujourd’hui 30, 35, 40 ans), qui ont grandi durant la première guerre, celle des années 70 et 80 : nous passons notre vie à courir après des chimères intouchables. Leurs films précédents montraient cela : Perfect Day mettait en scène la poursuite d’un père disparu et d’une histoire d’amour terminée ; Le Film Perdu n’était rien d’autre qu’un road movie en chasse d’une bobine de film égaré pour toujours, etc. Il ne faut pas confondre : Les Joreige ne filment pas ce qui s’est déroulé (ils me l’ont dit la première fois que je les ai interviewés : ils ont peut de la fascination des ruines). Ils filment ce qui se passe quand tout est terminé, une fois l’événément achevé. Que subsiste-t-il ? C’est, je crois, la question que se posent ceux qui vivent en dehors de leur pays et y reviennent, tentent de savoir ce qu’ils ont raté, mais aussi ce qui s’était déroulé là, quand ils y étaient mais ne savaient pas encore regarder. La présence de Catherine Deneuve est une façon de mettre cette question essentielle en scène à travers un corps étranger, mais qui est tout de même un corps de cinéma.
Je veux voir n’est pas un film sur la guerre, il ne reconstitue rien et il n’est pas non plus un documentaire, mais une manière de regarder le pays, le paysage, après coup.
Les Joreige y ont inclus un morceau que j’ai composé (et un extrait d’un autre). Je n’ai pas fait ce morceau pour eux, mais le mettant là ils m’ont ouvert les yeux sur ce que je cherche en composant : je cours aussi après quelques fantômes de moments insaisissables dans l’instant et qui deviennent des fantasmes perpétuels, quotidiens. Leur film montre un pays, le nôtre - et une quête, inconsolable.
Je Veux Voir sort aujourd’hui à Paris.
James Ferraro est un des deux Skaters, groupe américain de drone plutôt abrasif qui a joué récemment dans la cave d’un bar à Paris, métamorphosée du coup en une étincelante crypte psychédélique. Les Skaters jouent samedi prochain à Bordeaux dans le cadre de l’exposition sur le psychédélisme, au CAPC. Allez les voir. Et profitez-en pour acheter les CDR de James Ferraro, qui sont encore plus beaux, intrigants et prenants que ceux des Skaters. Là où le groupe semble se diriger vers une exploration très monolithique du son, Ferraro dissèque plusieurs registres, avec toujours une tendresse pour un son lo-fi, sale, décharné, éclaté. Selon les disques, qui n’ont souvent rien d’inscrit et circulent sous une pochette sommairement photocopiée, Ferraro se métamorphose en Terry Riley ou Human League, en adepte de Charlemagne Palestine ou en fan de New Order. Il doit être un peu de tous ceux-là à la fois tant ses disques sont des échos de choses entendues et annoncent d’autres possibilités, d’autres futurs. Voilà un univers musical alternatif, quelque chose qui aurait pu être. Les Skaters, paraît-il, vivent désormais à Bruxelles : une ville où les choses ne sont jamais ce qu’elles semblent, une ville qui fait semblant d’être grise - exactement comme eux.















Une compilation sur Domino par les DJ Optimo. Pour éviter de fumer de l’opium en dormant.
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01. Chris Watson - No Man’s Land (Extract)
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02. Nurse With Wound - Funeral Music For Perez Prado
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03. Coil - A Cold Cell In Bangkok (exclusive mix by Peter Christopherson)
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04. Tuxedomoon - In A Manner Of Speaking
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05. Eden Ahbez - La Mer
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06. Raymond Scott - Sleepy Time
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07. Cluster - Sowiesoso
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08. Eno, Moebius and Roedelius - Broken Head
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09. Arthur Russell - This Is How We Walk On The Moon
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10. Damon - Don’t You Feel Me?
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11. Karen Dalton - Something On Your Mind
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12. Duke Ellington - Moonbow
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13. Future Pilot AKA - Terry Bina
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14. Mulatu Astatke - Yègellé Tezeta
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15. Nitty Gritty Dirt Band - Nashville Blues
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16. Lee Hazlewood - Whole Lotta Shakin’ Going On
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17. Wall Of Voodoo - Ring Of Fire
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18. Chris And Cosey - Sweet Surprise
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19. The Lady Vanishes - Sleepwalk




Je n’ai jamais su faire de skate, ni de vélo. Mais j’aurais bien aimé, tout de même, savoir faire du skate. Ou peut-être du surf. J’aimais bien le Surfer d’Argent, même si je le trouvais trop mélodramatique. Le skate aurait pu me plaire. Aujourd’hui, j’aime bien écouter les Skaters, un duo américain qui produit des paysages sonores bourdonnants et lo-fi, à la limite du noise. Récemment, ils passaient à Paris, dans une cave d’un café de Ménilmontant et j’en ai profité pour acheter les disques qu’ils vendaient. Un vinyle et un CDR d’un des membres du groupe, James Ferraro. Il y en avait plus d’un, mais j’ai pris celui dont la “pochette” me parlait le plus. Ou plutôt celle déjà aperçue sur quelques blogs et qui dissimule deux morceaux, 40 minutes, d’extase répétitive, assez joyeuse, comme une version en amateur presque éclairé des longues excursions de Terry Riley, mixée avec des sons pris sur un bootleg mal enregistré des Beach Boys. Le disque s’intitule Marble Surf. Essayez de le télécharger, il vaut la peine que l’on s’y perde.

Sorti uniquement en double vinyle, enregistré live à Bergen en Norvège. La pochette est épaisse, le vinyle est coloré, la musique endurcie. Au début, je me disais que c’éait là un Sunn de plus. Mais en l’écoutant mieux, je me rends compte que c’est l’un des meilleurs enregistrements de ce groupe. L’avoir réalisé en concert, dans un église en Norvège, n’évoque pas tant le mysticisme des groupes de Black Metal, mais plutôt celui d’un John Coltrane ou d’un Albert Ayler, toujours à la limite, aux marges de ce qui est raisonnable d’entendre, d’écouter.

Album vinyle sorti sur le terrible label Ultra Eczema, avec une fabuleuse pochette en sérigraphie. Le disque reprend des enregistrements faits dans plusieurs endroits, dont les Instants Chavirés où Wiese a joué l’an dernier. Le concert était vraiment mémorable, court et parfait. Le disque est fait de la même matière : beaucoup de silences, de temps suspendus, qui laissent place à des crissements, des constructions fines au scalpel, des instantanés qui surgissent et disparaissent aussitôt.

Comme quelques autres, j’avais entendu parler d’Expo 70 sur le site de la boutique américaine (San Francisco) Aquarius Records. A l’époque, il y a deux ou trois ans, j’avais commandé certains de ses CDR, contacté le guitariste se dissimulant derrière ce groupe et écrit un ou deux textes pour parler de tout cela, notamment du lien évident entre la musique d’Expo 70 et tout ce que j’aime : le Krautrock, Spacemen 3, La Monte Young, etc. Depuis Expo 70 a sorti beaucoup de choses et ce nouvel album, Black Ohms, pour le label Beta Lactam Ring, est une pure merveille tonale, évoquant un croisement plutôt bâtard entre Sunn et Durutti Column. Composé de longs moments de drones fabriqués à la guitare ou au moog, Black Ohms exsude quelque chose de bravement monolithique, impassible et confit dans un registre délétère qui ne peut que me plaire. Comme le KTL évoqué ici la semaine dernière, Black Ohms déploie une mélancolie inattendue, un amateurisme séduisant, qui hypnotise et rassure, endort et cajole. La beauté de ces disques est bien qu’ils ne tentent jamais d’être pop, mais parviennent tout de même à toucher droit au coeur, débordant d’une naïveté dont on ne veut surtout pas savoir si elle est feinte ou calculée. On ne veut croire qu’une chose, qu’une chose unique : qu’en écoutant ce disque, des démons et des apparitions et des fantômes et des anges finiront par surgir , juste là.

Je me suis rendu compte l’autre jour qu’il sortait plusieurs rééditions ces temps-ci d’albums de musique électronique, que j’avais achetés lors de leur sortie et qui me semblaient encore faire partie du monde actuel. Les voir réédités leur donne une autre identité, comme s’ils s’arrachaient à moi et devenaient tout autre, des disques d’un autre moment, pour une autre personne. On vieillit me dit-on. Mais la musique aussi. Je ne rachète pas les nouvelles éditions, mais je suggère à ceux qui ne les avaient pas d’acheter le triple CD reprenant les trois premiers albums de Pole qui fondaient parallèlement aux maxis de Basic Channel une esthétique techno proche du dub, tout en échos et réductions minimales. Le premier, bleu, et le troisième, jaune, demeurent encore de belles capsules soniques, étrangement planantes. Un ensemble assez parfait, au moins dans mon souvenir.
Les trois nouveaux maxis de Shackleton sont assez splendides, chacun dans une direction. Celui sorti sur Scape, le label de Pole, prend un peu de temps à s’installer dans les oreilles. Mais il trouve vite sa place, tout comme le Skull disco 10, sombre, presque indus, qui évoque à la fois Nurse With Wound, Zoviet France et Muslimgauze. Assez étonnant et noir, presque cinématographique. Celui du label Mordant est plus léger, ou en tout virevolte davantage. On a hâte d’en apprendre plus sur un éventuel album de Shackleton, le musicien le plus soniquement intéressant en ce moment, et que l’on pensait prévu avant la fin de l’année.
Depuis quelques jours, je n’écoute que des bons disques ou des disques qui me plaisent presque tous instantanément : le CDR de KTL, l’album de Suarasama, celui de Spykes. Et maintenant, celui-ci : un disque court (12 minutes par face, 6 ou 7 morceaux au total), enregistré par un duo de Melbourne, Fabulous Diamonds. Le disque est édité par les américains Siltbreeze (Dead C a sorti des disques chez eux, pour ceux qui connaissent cet excellent groupe).
Fabulous Diamonds joue avec des orgues, un saxophone en arrière boutique, du rythme, pas mal de delays partout, des voix un peu âpres qui évoquent Pram en moins énervant, des grooves qui hésitent entre Liquid Liquid et Can ou Terry Riley époque mescaline, mais coupée avec de la vieille bière. Les compositions s’arrêtent vite, du coup, je retourne les faces pour replonger de l’autre côté, je le fais sans arrêt, par moment, je me trompe, je remets le même bout. Je ne sais plus où j’en suis. La beauté de ce groupe réside dans son sens de la temporalité, sa façon de savoir s’arrêter et de m’obliger à ne pas le quitter, comme un livre trop court qu’on relirait sans cesse pour comprendre ce qui nous aurait échappé la première fois.

Les disques d’Alice Coltrane sont tous assez merveilleux. J’affectionne particulièrement celui-ci parce qu’il possède quelque chose d’hybride et d’inconvenant, mixant jazz et musique classique. Alice y reprend en compagnie d’un orchestre à cordes des partitions de Stravinsky. Planant et virevoltant avec douceur, le disque devient d’un coup free et fou, quelques secondes avant de repartir vers des hauteurs plutôt délétères. Son dernier morceau, un traditionnel intitulé Going Home, résonne comme une berceuse à la Spiritualized, un moment d’éternité suspendue. Je n’oublie pas la fois où j’ai parlé avec Alice Coltrane au téléphone pendant 30 minutes, elle était en vie, dans une autre vie.


J’achète pratiquement tout ce qu’édite le label Root Strata de San Francisco, tenu par Jefre Cantu-Ledesma. Ce musicien, qui joue en solo mais aussi au sein du groupe post-rock Tarentel, a une oreille très fine en ce qui concerne les drones, le folk mystique, l’expérimentation doucement ténébreuse. Il tient aussi un blog très intéressant où il poste aussi bien des raretés indiennes que des bootlegs de Dylan. On y récolte des perles, très souvent. La méticulosité apportée à chacun des disques de son label en fait un havre d’objets semi-précieux dont aucune partie n’est réellement un chef d’oeuvre, mais dans lequel l’ensemble constitue un univers cohérent, harmonieux, singulier. Dans le flot des disques de Root Strata, il y a le très bel album de Gregg Kowalski (malheureusement épuisé) qui contient une longue pièce expérimentale, assez planante et sourde. Ces jours-ci, je réécoute l’album (encore disponible en vinyle) de Zelienople, Stone Academy. Une belle collection de complaintes folk et électriques, au son fatigué et malade, empli de bourdonnement. Un bel album anémié, au bout du rouleau et défoncé, laissant tout de même entrevoir un bout de nature ensoleillée, tout à son terme, une fois la camisole arrachée.
















Le 31 octobre et le 1er novembre prochains, les Instants Chavirés accueilleront un festival organisé par le musicien Sylvain Chauveau sous le nom de Onement. Plus précisément, Onement est le nom d’un label qu’il a créé pour sortir des albums en vinyle à un seul exemplaire - une méthode assez radicale pour redonner de la valeur à la musique, ou en tout cas pour lui redonner son identité originelle : celle d’oeuvre d’art. Le festival accueillera quatre concerts : Hauschka, Stetchandrelax, 0 et Robert Hampson (Loop, Main). Onement démarre d’ailleurs par une oeuvre de ce dernier, qui sera jouée pour la première et dernière fois ce soir-là. On ne pourra la réécouter que si on achète le disque : pour cela, il faudra soit se battre, soit se ruiner…
Plus d’infos par là :
www.myspace.com/onement /www.onementlabel.com








Les fans de Sunn O))) et de tout ce qui touche de près ou de loin aux drones, de Brian Eno à Miles Davis et Root Strata, devraient trouver leur compte dans les disques du groupe japonais Corrupted. Formé en 1994, Corrupted a sorti des disques plutôt abrasifs avant de ralentir le rythme et de construire des morceaux d’une lenteur cosmique, sombres et beaux, avançant au rythme d’un escargot fatigué. Difficilement trouvables, les albums sortent dans des éditions limitées, toujours belles, et le groupe refuse de se laisser photographier. Petit événement (au moins pour moi, et sans doute aussi pour Shinju Gumi) : Corrupted joue à Paris le 17 octobre prochain, au Point Ephémère, dans le cadre du festival In Famous Carousel, dont la thématique est intitulée “Effets Mythologiques”. On y sera, au premier rang, le noir de rigueur, la tête couverte.

Je ne connais pas (ce soir) de disque aussi élégiaque et beau que Get Up With it de Miles Davis. Double album, sorti en 1974, on pourrait n’en retenir, comme le font certains, que le morceau post-funk Rated X et sa construction psychotique, assez démente. Pour ma part, je n’écoute de cet album, depuis 15 ans que je le fréquente, que la première face qui dure une bonne demie-heure. Un seul morceau, He Loved Him Madly, dédié à Duke Ellington et incroyablement planant, sur lequel résonnent une wah-wah nostalgique, un drone d’orgue morbide, des échos de guitare céleste, quelques percussions délicaement entêtantes. Il y a de la mort, de l’héroïne, des rêves qui passent par là et Miles Davis y est présent par l’absence tonale de sa trompette. Celle-ci subiste via des suspensions d’effet, à moins que Miles ne l’ait abandonnée au profit du clavier. Parfois, une crevasse. Puis un état à nouveau suspendu, comme en lévitation, entre deux cosmos. il y a de la tristesse, de la lévitation, peut-être, au bout, de l’apaisement. Tout est en délicatesse, pour évoquer un fantôme disparu, avec une électricité rentrée, jouée au plus près de l’économie. Ce disque, je l’ai prêté, perdu, écouté, j’étais jeune, puis vieux, puis jeune à nouveau. Une rousse ne me l’a jamais rendu, mais je n’ai jamais non plus cherché à la revoir. Quelqu’un en a passé un extrait à la radio, mais c’était évidemment Rated X. Seuls les vrais amis savent que c’est la demie-heure de He Loved Him Madly qui compte plus que tout, au-delà du jazz, du rock et de tout autre chose. Seuls les amis, les vrais, savent ce qui se joue là-dedans, ce qui y est perdu, ce qui y est retrouvé l’espace d’un instant. Trente minutes d’éternité, qui disent qu’il faut aimer à la folie, doucement, sereinement. Parfois les amis, les amies, vous manquent. Parfois, il suffit d’écouter ce morceau.


Ce festival a l’air assez passionnant : beaucoup de noms inconnus et deux ou trois autres que j’aime plutôt bien. Je pense à Religious Knives et Fear Falls Burning. Les premiers sont new yorkais et font une sorte de rock psychédélique incantatoire et le second est belge, fabrique d’immenses drones assez miraculeux.
Sunroof! est l’un des multiples projets du guitariste Mathew Bower, dont on connaît surtout le groupe Skullflower, à la violence tendue et liminale. Bower est aussi dans le duo Hototogisu, auteur de plusieurs albums de guitares bruyantes, lacérées, enfilées comme des tornades, des angines blanches. Parmi les albums de cette formation, il faut surtout écouter l’impeccable, très tendu et néanmoins plutôt calme, Floating Japanese Oof! Gardens of the 21st Century. Ce triple album est l’un des plus beaux disques de toute la scène drone / noise / freak des années récentes. Bower est aussi à la tête de Sunroof! Ce groupe est supposé être une variation entre le krautrock et le noise. Disons qu’il produit une forme de bruit assez métronome, peut-être plus disciplinée que dans les autres projets de Bower. Ou pas. A écouter, à découvrir.
Les derniers disques édités par Raster Noton m’ont redonné envie de me plonger à nouveau dans ce label, sa musique, ses errements, son minimalisme.

Benoît m’apprend par mail qu’il existe un EP de Thom Yorke et MBV. Je cherche un peu et je comprends qu’il s’agit de morceaux non officiels, dont on ne sait qui les aurait produits, qui reprennent des bouts des uns et la voix de l’autre pour un mash-up plutôt bienvenu. Le résultat, que l’on peut trouver sur pas mal de blogs, etc. est étrange - en tout cas pour ce que j’en ai entendu. Il est en tout cas curieux à écouter, intéressant à appréhender. On peut trouver ça par là :
http://www.lastfm.fr/music/Thom%2BYorke%2B%2526%2BMy%2BBloody%2BValentine

Daniel Caux est parti le mois dernier et je me sens étrangement orphelin, de l’avoir appris si tard, de ne jamais avoir parlé avec lui, l’avoir interviewé, l’avoir entendu évoquer La Monte Young, Sun Ra, Albert Ayler, Shandar.

Le disque est double et date du début des années 90, un double drone. On peut lire une interview de Jim O’Rourke sur cet excellent webzine : http://ronsen.org/monkminkpinkpunk/15/orourke.html

Final est un autre projet de Justin Broadrick, ancien Napalm Death, Godflesh, Techno Animal, et actuel Jesu. Les disques de Final sont plus atmosphériques que ceux de Jesu, n’ont rien de pop ou de rock : Broadrick s’y concentre sur des textures de guitares filtrées, qui forment des paysages sonores très prenants, aux accents faussement industriels, réellement élégiaques. Récemment, il a sorti un album uniquement en téléchargement depuis son site : 4 morceaux, près de 50 minutes de musique répétitive, plutôt abrasive, qui aurait pu servir de bande son à la nouvelle adaptation au cinéma de X-Files (si elle avait été un peu mieux articulée…). Le disque est téléchargeable pour 4 ou 5 £ selon le format choisi.
http://justinkbroadrick.blogspot.com/

J’ai acheté ce disque sur une intuition portée par le label, Time-Lag, que j’adore, et la pochette, assez intrigante. Dès la première seconde, et jusqu’à la dernière, je n’ai rien regretté. Ilyas Ahmed est un de ces rares musiciens, comme Ben Chasny de Six Organs of Admittance, capable de créer en peu d’accords, peu d’effets, une atmosphère tout à fait sombre, glauque, évoquant un moment de calme angoissé, de larmes coulant doucement. Cet album-ci s’intitule The Vertigo of Dawn et fait suite à quelques CDR et sorties plus ou moins officielles. Je crois qu’il s’agit du premier en vinyle et en CD, en tout cas. Mais quel que soit le format, pas de problème : Ilyas Ahmed joue bien cette espèce de folk apocalyptique devenu si courant, mais pourtant si rarement touchant. Chez lui, tout est juste, porté par un étrange désespoir, une manière de chercher le bout de la nuit, d’être en apesanteur avec ses propres peurs. Il y a là comme un tutoiement de la frayeur intime, une manière de regarder la mort et la fin, une sorte de lettre écrite à soi-même pour se dire qu’il faut vivre, malgré tout, malgré les exils et les peines, les séparations et les manques, les phrases ratées et les rues qu’on ne reverra plus comme elles étaient avant les bris.

Il y a peu de groupes de rock que j’aime autant que celui-là. Chaque écho d’une nouvelle sortie me fait invariablement frissonner, me donne envie de l’entendre tout de suite, comme lorsque j’étais gamin, guettant les sorties de mes groupes préférés. Jesu réveille cela en moi et beaucoup d’autres choses, sans doute parce que ce groupe déploie un son qui évoque invariablement celui de quelques groupes comme Slowdive ou My Bloody Valentine, éthéré et cosmique, mais aussi empli de guitares distordues, qui vrillent la tête, inlassablement narcoleptiques.
Why Are We Not Perfect n’est pas un nouvel album, mais un disque de six morceaux dont certains étaient sortis l’an dernier en vinyle, sur un disque partagé avec le groupe ambient Eluvium. Pas grave : les réécouter est un plaisir d’autant plus vif que le dernier EP en date de Jesu, Lifeline, était plutôt décevant, un peu trop embrouillé. Celui-ci est bien plus vivace, moins migraineux, explorant une forme organique de pop salie. Comme pour la plupart de ses EP, Justin Broadrick, l’âme du groupe, joue ici tout seul, compose et enregistre à la maison. Le groupe, lui, intervient pour les albums et la scène. Du coup, les EP sont aussi des moments d’introspection expérimentale (il faut à tout prix écouter le fabuleux Sun Down / Sun Rise, fait de deux longs morceaux morts-vivants). Justin Broadrick chante comme s’il tentait d’avoir à nouveau vingt ans, mais sans y parvenir vraiment : dans sa voix, dans ses mots, il y a bien quelque chose de cassé, qui ne prête guère à la jouvence, mais traduit une mélancolie dure, presque acide, morbide. Une mélancolie portée par la lenteur de ses arrangements, par l’hypnotisme de ses ritournelles, par ses guitares superposées qui résonnent entre elles, comme des fantômes se mélangeant. D’un morceau à l’autre, il y a comme un virus qui se propage et donne à l’ensemble un air organique, chaviré, planant dans des sphères où le bruit et la mélodie se mêlent sans cesse, se heurtent et se culbutent. Jesu naît de tout cela, de nos souvenirs, de notre propre mélancolie et plus encore que creuser nos oreilles, ce groupe nous regarde en train de l’écouter et semble bien nous dire qu’il est encore temps de rêver, comme hier, bien mieux qu’hier.

Ce 45 tours de Mika Vaino est sorti dans l’excellente série de singles vinyles du label Touch (je recommande particulièrement celui d’Oren Ambarchi, qui reprend du Fairport Convention). Il est composé à partir de sillons fermés, des locked grooves (JC Menu pourrait bien s’y retrouver, il a consacré une BD récente au sujet, voir : http://josephghosn.com/2008/05/23/je-recommande-la-lecure-du-lock-groove-comix-de-menu/) que Vaino a utilisé pour composer ses deux titres en strates superposées de boucles infinies, qui se terminent elles-mêmes en sillons fermés, pour bien boucler les boucles. C’est lent, rugueux, répétitif, hypnotique, un brin désespéré et somnambule, mais c’est aussi tout à fait envoûtant et beau, juste parfait de concision, d’ascétisme. Et tout à fait contradictoire avec le soleil plombé de ces jours-ci.

Difficile de faire moins estival, moins festif, moins ensoleillée que ce disque. Difficile aussi d’écouter autre chose - en tout cas dans cette catégorie-là, minimale, drone. Kevin Drumm est un musicien américain, qui réside à Chicago. Ses disques récents étaient tous plutôt très noise et l’un d’entre eux, Sheer Hellish Miasma (sorti sur Mégo) est l’un des parangons du genre, incroyablement guttural et fort, encore plus intense que du Merzbow. Ce disque se clôturait néanmoins sur un morceau tout en douceur, très calme et ambient. Titré Cloudy, on y entendait des nappes et des fréquences de synthétiseur, venant rêveusement conclure un disque de nervosité, d’acharnement physique. Depuis, il y avait comme l’espoir d’entendre tout un album de Kevin Drumm dans la même veine que Cloudy. C’est à peu près, mais aussi plus encore, qu’offre son Imperial Distortion. Ce double CD est une exploration des possibilités du drone, comme du LaMonte Young lo-fi, sans théorie ou discours pour habiller l’ensemble, mais avec une incroyable intensité musicale qui fait que, d’un bout à l’autre des deux disques, l’attention ne faiblit jamais. Ici, les morceaux sont titrés Snow, More Blood and Guts, We All Get it in the End, Guillain-Barre, Romantic Sores. Autant de titres qui donnent des pistes sur l’état d’esprit de l’auteur, qui permettent de saisir, peut-être, des nuances, des données insidieuses, implicites qui auraient pu échapper aux oreilles distraites. A moins qu’ils ne soient là pour donner de fausses pistes, des indices à ne surtout pas suivre ? Quoi qu’il en soit, Imperial Distortion est l’un des rares disques de minimalisme contemporain à pouvoir prétendre à la même puissance, à la même morgue, que les grandes compositions de LaMonte Young et Charlemagne Palestine. Avec peut-être en plus quelque chose de plus rock, de plus organiquement tourné vers des mélodies fantomatiques qui semblent naître entre les nappes, fébriles. Pour faire bref, on n’avait pas entendu, dans cette veine profonde et monomaniaque, un disque aussi fort et renversant qu’Earth 2, il y a bientôt 20 ans.

L’un des plus passionnants groupes de krautrock, Cluster (alias le duo Moebisu et Roedelius), a connu une genèse sous le nom de Kluster. Ce premier groupe était alors un trio incluant Conrad Schnitzler, musicien que l’on retrouve sur le premier album de Tangerine Dream puis sur une multitude d’albums solo, tout au long des années 70, 80, 90 et 2000. Ensemble, ils ont enregistré deux albums dont les éditions originales sont rarissimes : édités à 300 exemplaires, dans des pochettes assez singulières, ils sont une sorte de Graal pour les collectionneurs de krautrock. Mais aussi pour tous ceux que la musique électronique intéresse. Ces deux disques contiennent des compositions bourdonnantes, électriques, assez dévastatrices, très sombres. Elles le sont d’autant plus que sur chaque disque, la face A inclut des textes monocordes en allemand qui récite des paroles religieuses. L’explication est presque drôle : les deux disques avaient été subventionnés par un label religieux qui voyait dans cette musique le moyen de faire du prosélytisme… Tout récemment, deux labels ont réédité les albums : l’américain Water en a fait un triple CD (plutôt moche, mais contenant un livret bien fourni ainsi qu’un disque bonus du groupe Eruption mené par Schnitzler sans Moebius et Roedelius), les japonais Captain Trip ont réédité à l’identique et de façon assez sublime les deux albums (l’un est oir et l’autre est rose, avec à chaque fois des bonus signés Kluster-Eruption). Pour corser le tout, le label Important a sorti deux live de 1971 signés Kluster, mais enregistrés après le départ de Moebius et Roedelius. On y entend un groupe encore plus déterminé à construire des paysages sonores bourdonnants, délaissant les mélodies pour des textures décaties, extrêmement modernes.
















































