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Le livre est publié par En Marge. Rempli de dessins sauvages et minimalistes. J’ai écrit la préface, demandée par l’éditeur et l’auteur. Merci à eux, le livre est vraiment beau.

Le dernier livre en date de Moebius est excessivement beau, une merveille dessinée comme dans un rêve et sans doute écrite au fil de la plume. Même pas besoin de lire, l’histoire coule et les planches les plus imposantes suffisent à emplir une vie. Seuls points faibles : une maquette de couverture assez décevante, notamment en quatrième de couverture, et une suite plutôt embarrassante de fautes de frappes et d’édition dans la préface de Jean-Pierre Dionnet (dont on se doutait bien qu’il était copain avec Moebius - ceux qui l’ignoraient l’apprendront dans son texte… ).


J’ai mis du temps avant de lire ce livre, mais il ne faut pas passer à côté. L’histoire est simple, tiendrait en deux lignes, mais son exécution qui emporte l’adhésion : un garçon nage et rencontre une fille dans la piscine, qui devient leur lieu de rencontre hebdomadaire. A partir de cette trame, Bastien Vivès décompose tout : les lieux (qui ressemblent à la piscine de la rue Pontoise à Paris), les gestes du nageur, la présence des corps dans l’eau, la naissance des sentiments amoureux. On est là dans une bande dessinée aux apparences minimalistes, qui dispose d’un temps long pour construire son récit, au sein duquel surgissent de légères harmoniques. Ce livre est pareil à une petite mélopée, un moment de grâce, qui laisse, tout à la fin, perplexe, l’oeil aux aguets, l’esprit ouvert.


Un nouveau petit livre de Stéphane Prigent, Kerozen, aux éditions du 57. Pas besoin d’en parler, il suffit de le regarder et de le confronter aux autres livres de l’auteur : voici une nouvelle pièce ajoutée au puzzle. Qui a la beauté et l’élégance d’être infini.






Une nouvelle série américaine, dont les dessins, ou plutôt la méticulosité de la construction graphique, évoquent l’influence de Chris Ware. Mais il y a aussi autre chose, quelque chose de plus chaleureux peut-être. A vous de le découvrir.










C’est Frédéric qui me l’a conseillé et j’en ai trouvé un exemplaire quelques jours plus tard. Un livre comme on n’en sort plus vraiment : l’histoire est insaisissable, qui mêle des hermaphrodites, des corps adolescents transsexuels, un prêcheur délétère, des monstres absurdes, des viols au colt, des décors de science-fiction et de western spaghetti. Impossible et incroyablement têtu.

L’univers du Japonais Suehiro Maruo est assez envoûtant, souvent aux limites du trouble et des représentations plutôt extrêmes. Plusieurs de ses livres sont disponibles en français, édités dans la première moitié des années 2000, mais plus rien depuis deux ans, je crois. Il faut au moins lire ceux qui ont été édités par le Lezard Noir : www.lezardnoir.org




Deux nouveaux livres de Frédéric Fleury édités par Kaugummi : Capable du Pire (réédition d’un livre auto-publié) et L’Elégance, qui reprend une série de dessins récents. De l’un à l’autre, se joue un passage à l’ascèse, au retrait des éléments décoratifs pour aller vers l’essentiel du trait et du mouvement des corps. A y regarder de près, les personnages de Fleury ne sont ni des caricatures, ni des sketches. Ils sont une évolution un peu mutante (presque envie d’écrire : malade, mais ce n’est pas exactement ça) des cartoons les plus familiers. Il y a là comme une réécriture de Mickey et j’imagine bien Walt Disney s’essayant dans ses moments les plus fous à de tels dessins pour tout de suite se censurer lui-même. Il faudrait voir tout cela en dessins animés, imaginer l’univers de Fleury à la télévision. Nos enfants le mériteraient, non ?




Ces dernières semaines, l’éditeur Kaugummi a sorti quelques beaux petits livres. Il y avait celui d’Andy Bolus, fait de collages et détournements, déjà mentionné et montré ici. Dans la foulée, il y a aussi eu un livre assez démentiel de Kerozen, Geometric Pollution, et un autre, comme un split, entre Jonas Delaborde et Andres Ramirez, Condor Dust. Les deux livres font l’objet d’une exposition assez splendide et très fournie à la librairie Le Monte en l’Air, du côté de Ménilmontant. On y voit les originaux et ceux du livre de Kerozen sont assez fabuleux, comme tressés dans une encre noire tout en densité. Très complexes, contenant des fractures, des cases, des superpositions faites en une seule page, ces dessins de Kerozen évoquent une sorte de version démente des dessins psychédéliques de Steve Ditko, n’en retenant que les aspects les plus viscéraux et irréels comme un dub qui déshabille un morceau pour mieux le rhabiller.
Condor Dust est tout à fait différent. Il mêle des images de Jonas Delaborde avec celles d’Andres Ramirez. Confrontation, face à face, mélange et regards : il y a là aussi comme quelque chose de musical qui se joue, de très cinématographique aussi, qui met en scène une sorte de fascination pour les ruines, pour la géométrie décatie. Le titre semble le dire : Condor Dust, poussière de condor - comme une tentative de saisir la fin d’une civilisation, ou plutôt ce qui vient après le désastre.
L’exposition dure jusqu’au 26 octobre. www.myspace.com/lemontenlair
http://editionskaugummi.free.fr/
http://www.myspace.com/faisletoimeme
http://www.myspace.com/jonas_france


http://editionskaugummi.free.fr/gunk.html
Comme un comics entièrement passé à l’acide, idéal pour écouter Wolf Eyes en même temps.


Platement reproduite ici, cette couverture ne montre pas du tout la beauté réelle de ce livre. Fait pour les enfants (à partir de 3 ans), mais incroyablement adulte, il est empli de portraits tout en contrastes, en couleurs célestes, saisissant d’un bout à l’autre de sa confection, qui évoque la façon dont étaient conçus et fabriqués les livres de dessin américains, mais invoquant aussi les échos Hergé et Richard McGuire. Tout y est vivant, comme si chaque exemplaire était unique : on va adorer voir ce livre se patiner dans la bibliothèque et le manipuler, le regarder le plus souvent possible.

Les éditions Delcourt ressortent The Poor Bastard de Joe Matt en VF, sous le titre Le Pauvre Type. Une lecture plus que recommandée, surtout si l’on s’intéresse à une catégorie assez particulière de mecs : ceux qui préfèrent être vaches avec leur copine, histoire de se faire larguer et pouvoir enfin profiter de leur collection de pornos difficilement amassée. Je plaisante, mais c’est à peu près cela qui se trame superficiellement ici. Mais aussi beaucoup plus : Joe Matt, en se scrutant le nombril, déploie des vérités sociales rarement dites et fait, surtout, beaucoup rire à la manière d’un Woody Allen graphique et obsédé par le porno.














Du 14 septembre au 5 octobre, exposition Japon Parano avec Daisuke Ichiba et quatre autres dessinateurs japonais sélectionnés par lui, à la librairie Le Monte En l’Air, Paris.





Je suis impressionné par la force des dessins de Namio Harukawa, qui ont quelque chose d’extrêmement malsain et laid, kitsch et drôle, à la limite du moche, du dessin de brocante. Le dessinateur Stéphane Blanquet vient d’en sortir un impressionnant volume via sa maison d’édition United Dead Artists, dans le même format que son précédent et très beau Burns. Son titre: Callipyge. On y voit une succession de femmes assez rondes et voluptueuses assises sur la face d’hommes qui paraissent lilliputien en comparaison. Des scènes qui sont tirées de la vie quotidienne (une conversation entre copines) ou de moments plus intenses (en prison, un étron dans la bouche ?) et donnent une vision des rapports humains violents mais désopilants tant le dessinateur accumule d’incongruités gratuites. Son monde est bien fondé sur un érotisme acide, qui use de clichés SM pour aboutir à une succession d’images qui sont entre la vivisection porno proto chic d’Eric Stanton et les comics bruts et brutaux des années 50, avant la censure. Les hommes, en tout cas, y ont toujours, à chaque image, la tête dans le cul.










Aaron Cometbus édite son magazine rock Cometbus depuis le début des années 80. Et comme dans beaucoup d’autres magazines américains, il y publie de la fiction, des récits courts. Déviations rassemble quelques-uns de ces récits écrits par lui. Courts, parfois intimistes, souvent très perturbés.


Steve Ditko est un autre de mes héros, le créateur et dessinateur originel de Spider Man : les premiers épisodes, qui définissent entièrement le personnage sont de lui. Il est aussi, surtout, l’auteur d’autres comics, encore plus beaux, notamment des histoires de monstres ou de SF dans les années 50 ou encore des histoires de super héros torturés dans les années 70 et 80. Chacun de ses livres est sublimé par son sens graphique, alliant souplesse et démesure, débordement coloré et tenue impeccable. Ses personnages ne sont pas dessinés, ils dansent et opèrent des chorégraphies inédites ailleurs.




Le livre s’intitule Wacky Packages, et il reprend l’intégralité de séries de cartes à échanger éditées par la marque Topps dans les années 60 et 70. Topps faisait surtout dans les cartes de baseball, mais cette série propose tout autre chose : des détournements de marques connues, dans un esprit plutôt taré, inspiré par ce que faisait le magazine Mad. D’ailleurs, certains dessinateurs de Mad sévissait chez Topps. C’est ce qui avait conduit le jeune Art Spiegelman à entrer en contact avec Topps, dès l’âge de 14 ans, pour commencer à y travailler vers 18 ans. Tout cela Spiegelman le raconte en préface à Wacky Packages, livre assez délirant et vraie petite leçon de graphisme déviant.
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On se remet difficilement de certaines lectures, même lorsqu’on n’est plus adolescent. Tomber sur un récit de Tatsumi, sans avoir été prévenu, peut induire des changements dans la manière même de percevoir le réel et le monde. Ses histoires, dessinées et écrites d’une main qui ne laisse jamais la place au superflu ni même au semblant d’explication, peuvent dérouter par la manière dont elles sont souvent construites. Elliptiques, elle frôlent le muet, mettent en scène des personnages démunis de toute joie de vivre, en plene lutte, souvent avec eux-mêmes, contre eux-mêmes. Tatsumi ne montre pas tant la société japonaise, que des êtres pris dans les stratifications de cette société-là, mais auraient tout aussi bien pu être ailleurs, souffrir ailleurs, mais souffrir néanmoins, toujours. Il y a quelques années, trois recueils assez beaux de ses histoires (Les larmes de la bête, coups d’éclat, chez Vertige Graphic) avaient été publiés en France, suivis aux Etats-Unis par trois autres livres, présentés chronologiquement (à partir de 1969) par le dessinateur Adrian Tomine et édités par Drawn & Quarterly. Dès fin août, un nouveau recueil sort en France publié par les éditions Cornélius, sous le titre l’Enfer. On y lit des histoires datant des années 70 (sauf une, plus récente - Tatsumi n’a jamais arrêté de publier) empreintes d’une extrême misère, d’un désespoir plus que saillant. Galerie de portraits d’êtres qui ne sont même plus en errance ni en attente, mais plutôt au seuil d’une disparition qui s’accomplit à mesure que l’histoire se déroule, l’Enfer est un de ces livres qui s’incrustent durablement dans les yeux et la tête et donne à penser le monde et sa propre position de lecteur tout à fait différemment. Les abandons et la folie qui s’y dévoilent ne sont rien d’autre qu’une proposition de changer vite de vie, ou alors de disparaître aussi comme les personnages de Tatsumi. Une postface de ce dernier éclaire en peu de mots tout ce qui se déroule dans le livre et pour quelles raisons l’oeuvre de Tatsumi est si empreinte de misère, de renoncement aux apparats d’un monde d’Apocalypse intime.


Chaque nouveau volume de la série Nécron, rééditée depuis 2006 par Cornelius, est une occasion de pleurer et rire de joie devant autant de liberté éditoriale, de liberté de ton, de liberté de parole et de mauvais goût. Le Tome 5, prévu pour fin août ne déroge pas à cette belle règle.
Petit rappel : Nécron est l’oeuvre de l’italien Magnus et la série avait été éditée une première fois, dans une version remontée, peu conforme à l’originale italienne, par Albin Michel - on avait pu en lire des passages dans l’Echo des Savanes vers le milieu des années 80. La version de Cornelius reprend le découpage italien typique des fumetti trash de l’Italie seventies : deux cases rectagulaires par page, un minimum de décors, beaucoup d’action, et pas mal de sexe. Nécron est peut-être l’expression ultime de ce genre un peu perdu (ou réservé aux taxidermistes passionnés). Magnus y pousse tous les curseurs à bout. Ses scénarios sont quasiment inexistants, ses intrigues tout à fait légères, ses personnages entretiennent toujours les mêmes rapports de violence et de domination, tournant autour d’une vision tout à fait sombre de la sexualité, toujours raccordée à un moment de douleur. Pas d’acte sexuel fécond ici : tout se fait dans la tension, le déni, le renoncement, le viol, le combat. Le tome 5 est exemplaire de tout cela. On n’y voit même plus Nécron, mort vivant monstrueux, copuler avec sa maîtresse démiurge et nécrophile. Ils n’en ont plus le temps, tellement ils sont pris dans un dédale d’aventures saugrenues, qui font rire tant elles semblent des pastiches de milliers d’autres situations classiques de la BD. Pour autant, au fil de la lecture, se noue une sorte de passion douce amère pour cette débauche de pornographie grotesque. On se prend d’affection pour le monstre, d’intérêt pour sa maîtresse comme s’ils étaient, après tout, les deux seules créatures admirables dans cet univers qui déborde de monstruosités en tous genres, souvent dissimulée derrière des apparences très humaines. Personne n’est épargné, le ton acide de Magnus renvoie directement aux critiques sociales acerbes des années 70, fait songer ici à la fois à Massacre à la Tronçonneuse et Idi Amin Dada. au-delà du rire, de la dérision, de la pornographie, Magnus dévoile un monde expressément oblique, dénué de sens et dans lequel la sensualité est inexistante. Le sexe s’y dévoile rugueux, une arme contre le monde.

Et relire surtout les histoires de Batman par Frank Miller (The Dark Knight Returns, Year One), Alan Moore (The Killing Joke - qui sous-tend tout le scénario du film), celles dessinées par Neal Adams (il y en a un paquet) et surtout la poignée dessinée par Marshall Rogers (RIP) dans les années 70 et écrite par Steve Englehart. Leurs histoires sont parues dans Detective Comics 471-478 en 1978 et ont été republiées quelques fois. Parmi elles, une des meilleures histoires de Joker : The Laughing Fish / The Sign of the Joker. Indispensable si le film vous a plu.



Après avoir vu le portrait de Burroughs sur ce blog, Charles Burns m’en a renvoyé une version remixée avec un dessin de Gary Panter, saisissant.




L’été est toujours un moment pour retrouver des livres familiers, des univers à habiter, qui font implicitement réfléchir et permettent de voir le monde différemment, même s’il est sous un soleil de plomb. Souvent, je me retrouve lisant des livres de Simenon, parce qu’ils ont en eux quelque chose d’orageux, de tendu, qui rend l’atmosphère électrique. Et puis, plus récemment, je me suis mis à lire des livres de Duras, comme si le soleil venant, il y avait quelque chose qui se dégageait soudain de ses phrases. Et j’adore son recueil de textes publiés par Libération durant tout un été. Cet “été 80″ est une suite d’articles comme on n’en lit plus jamais nulle part : de la littérature qui crée sa propre actualité mais qui résonne de concert avec le monde et la politique de son époque. Personne ne fait plus ce genre de texte, et aucun journal n’ose le proposer à un auteur. Peut-être parce que Duras n’avait pas son égal dans cet exercice d’écriture du monde, qui parvient à mêler en une même phrase toutes les histoires, de la pluie en Normandie aux grévistes de Gdansk.



Leur prochaine exposition aura lieu à L.A.







Le livre d’où sont tirées ces images s’intitule Monstres et il vient d’être publié, en sérigraphie, par le Dernier Cri. 200 exemplaires seulement. Ce qui est peu pour un américain de la trempe de Mat Brinkman : son univers peuplé de monstre est idéal pour les livres remplis de feedaback colorés du Dernier Cri, tout en plis, comme en rhizomes même. Livre de l’année ? En tout cas, livre de dessins de l’été, forcément caniculaire.


Depuis que j’ai découvert son premier CD l’an dernier à Marseille, sous une pochette sérigraphiée par le Dernier Cri, je guette les tentatives discographiques de Bex. Et là, je suis très heureux de découvrir que son nouveau disque, tout en bruits et en fureurs lentes, est enveloppé du plus bel écrin : un livre de ses dessins sérigraphiés, édité à 200 exemplaires et trouvé en même temps que celui, encore plus éblouissant, de Mat Brinkman. Il y a là comme une parenté dans la monstruosité, les mutations, les dessins devenus comme radioactifs - je reparlerai de celui de Brinkman dans un prochain post. En attendant, la musique de Bex est
un idéal négatif pour la saison : tout en boucles de guitares, oraisons rauques, échos distants, instincts caverneux. Installé à Marseille (tout comme l’excellent shoegazer Alcest est situé quelque part vers Avignon je crois), Bex donne envie, tout comme le Dernier Cri, de retourner se frotter à cette ville, tout contre, tout contre.

Difficile de faire plus lugubre et glauque que cette histoire d’un tueur dissimulé derrière l’identité d’un étudiant sage et dont la mission consiste à éliminer celui qui le loge. Ce qui est happant dans le récit, c’et la manière dont ce personnage central est peu à peu désinvesti de son rôle, de son identité même et asse d’un statut de tueur tout-puissant à celui de paumé total, qui se laisse avoir par toutes les filles qui couchent avec lui. La noirceur du trait, l’épaisseur de la matière dessinée, le rendu sec du récit sont d’impeccables hommages à Jim Thompson, l’auteur du roman original, et évoquent aussi l’atmosphère sombre de quelques grands livres publiés par les éditions Futuropolis dans les années 80, notamment ceux de Götting. Ce livre est paru chez Casterman, dans une collection commune avec Rivages Noir, qui adapte quelques classiques du roman noir.

Trouvé ce livre, récent, à Berlin avant-hier. Il a été dessiné par Atak, qui est une sorte de correspondant berlinois de Blexbolex, et dont on peut lire quelques très beaux livres en France via les éditions du FRMK. Récemment, d’ailleurs, Atak avait adapté pour eux un texte de Gertrude Stein (après avoir mis à mal Alice…). Kub est un joli livre court, tout en sérigraphie, qui donne l’impression, une fois en main, d’être unique et incroyablement fragile. Tout en sérigraphie, il a été dessiné dans le Jura (c’est loin pour un berlinois, ça, non ?) et décrit les objets d’une petite boutique surannée, tenue par une jeune fille tout aussi jolie et intemporelle que ce qu’elle vend. Il y a là beaucoup de délicatesse, de mélancolie, de temps qui passe.


Avant de publier son premier livre, sorti récemment, Nine avait fait plusieurs fanzines dont un où elle reprenait la figure de Linda Lovelace, célèbre actrice de porno qui avait contribué à populariser le genre dans les années 70 en jouant le rôle principal de Gorge Profonde / Deep Throat. Nine a repris Linda dans une bande dessinée en cours d’élaboration et dont les planches ci-dessus sont extraites.

En juin, trois dessinateurs américains, Jeffrey Brown, Anders Nilsen et Paul Hornschemeier, seront exposés à Paris dans la galerie Anne Barault. J’ai posé trois questions à Félicia Atkinson qui est la commissaire à l’origine du projet.
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> Comment avez-vous découvert ces trois auteurs et qu’est-ce qui vous a plu dans leurs univers ?
j’ai decouvert leur travail à la librairie Quimby’s dans le quartier de wicker park à chicago lors de mon premier voyage là-bas en 2005 c’est sans doute une des meilleures librairies du monde concernant la bande dessinée, il y a des nouveaux fanzines qui arrivent toutes les semaines, du plus élaboré au plus lo fi
le travail de chacun des trois chicagoans m’a d’abord interpellé personnellement:
jeffrey brown pour la simplicité des petites histoires qu’il raconte, leur aspect à la fois si intime et pourtant jamais vulgaire ni niais, anders nilsen, pour cette quête philosophique et sentimentale dans les béances du paysage et de la disparition de l’être aimé, paul horneschemeir dans l’espèce de dynastie qu’il continue post daniel clowes-chris ware-charles burns, où l’animalité et l’humain se confrontent à la recherche de leur identité et histoire
puis j’ai découvert qu’ils s’étaient regroupé sur un site sous le nom de The Holy Consumption, ce qui a confirmé mes intuitions qu’ils avaient quelque chose en commun
anne barrault, très gentiment, m’avait proposé de réaliser une exposition sur des artistes de chicago au retour de mon deuxième voyage qui avait duré six mois. Sa galerie s’interesse particulierement au dessin et à la bande dessinee, puisqu’elle represente des gens comme killofer, david b, ou jochen gerner. Je sais qu’elle est une vraie passionnée, qu’il ne s’agit pas d’un opportunisme d’époque mais d’un vrai amour du trait et de la bd
suite à cette proposition, j’ ai donc donné rendez vous dans le café Earwax aux trois dessinateurs, un “diner” à côé de quimby’ s, à Chicago, qui est aussi un excellent loueur de dvds, et on a commencé a parler du projet ensemble.
>
> Pourquoi avoir voulu les exposer alors qu’ils sont avant tout des auteurs de livres et de comics ?
tout d abord car la question du passage d’une dimension à l’autre me préoccupe beaucoup autant comme artiste que comme “curatrice”
comme une boutade aussi: est ce que le vrai super héros ne serait pas justement celui qui passe de la 2eme dimension de papier à la 3eme dimension qui comprend l espace, surtout en ces temps de tout virtuel?
plus sérieusement, j’adore les livres tout court et tout autant les livres de bande dessinée, mais je ne crois pas que cette exposition les annule, au contraire elle permet de les mettre en valeur, de montrer la vraie qualité graphique de chacun d ‘eux, hors de toute narration jeffrey, anders et paul ont travaillé exprès pour l’expo et il y aura des dessins qu’ils n’auraient pas pu montrer autrement, notamment les grands formats d’Anders.
plus simplement, car je trouve que les dessinateurs de comics de chicago ne sont pas assez connus en france alors que leur travail est extraodinaire
> Quelles correspondances trouvez-vous entre leurs œuvres, qui semblent très distinctes et différentes ?
avant tout la question de l’identité, de la quête existentielle, pragmatique ou plus poétique, voire métaphorique; et puis celle du midwest : chacun, à travers ses personnages se met en scène dans des questions initiatiques, même si à chaque fois l’angle est différent:
comme les relations sentimentales (jeffrey)ou la filiation (paul), et comme l’ absence, l ‘errance (anders)
et puis chacun d’ entre eux avoue son attachement à la culture du midwest et à chicago, une ville au climat très rude et à l’architecture parfaite pour batman, mais aussi entourée de petites maisons et de suburbs, qui a sa propre histoire, faite de culture underground et de mouvements politiques, et en même temps, c’est une ville pétrie d’une mentalité assez paysanne, celle du midwest et des champs immenses qui l’entourent.
http://www.galerieannebarrault.com/midwest/midwest_fr.html

Je ne peux pas dire grand chose à propos de l’oeuvre de Dupuy-Berberian, qui ne soit pas biaisé par l’amitié que j’ai pour eux. Cela dit, je sais reconnaitre un bon livre d’un mauvais, quel qu’en soit l’auteur - les mauvais tombent lourdement des mains et les autres filent trop vite alors que l’on voudrait qu’ils s’attachent éternellement à nous.
En ce sens, les livres du duo m’ont toujours marqué et servi même de repères, très souvent stylistiques, et plus souvent encore humainement. Ce qu’ils racontent, c’est bien des bribes de vie, des bouts d’instants et de moments comme capturés sur le vif. Mais un vif très bouillant, qui fait incroyablement écho au réel.
Leur Boboland est un vrai bijou d’observation participante (comme on dit en sciences sociales) : ils regardent, s’immiscent, observent, font partie du paysage à la manière d’un ethnologue, et en restituent les contours, les apparats, les jeux, les interactions. Je lis Boboland ainsi : un précis d’observation des années récentes, des populations parisiennes des années 2000, et j’y entends un écho tendu vers leur série en suspension Monsieur Jean. Ou plus exactement, comme Monsieur Jean explorait des parties de la ville, mises en rapport avec des personnages et des émotions (notamment dans le très beau Vivons heureux sans en avoir l’air), Boboland dissèque un Paris anomique dans lequel les repères sont perturbés, disloqués, dans lequel la politique semble avoir perdu sa place et où l’individu ne veut rien d’autre que primer, être seul au monde.
Tout cela était en filigrane dans d’autres de leurs livres, mais ressort ici avec une force et une violence sourde rarement vus dans un livre récent et sans doute permis par le fait qu’il n’y a plus ici de personnage central, ou même de flopée de personnages auxquels il faudrait s’attacher. Ni les auteurs, ni le lecteur ne s’attachent dans Boboland aux personnages qui y passent, et du coup, le livre se dévoile étonnant de tension, d’énervement, presque de poings levés à la face du monde. Et témoigne aussi par moments, dans certaines cases, d’une immense tristesse contemporaine : celle des gens seuls. dont Dupuy-Berberian ne montrent plus la théorie mais bien la pratique. Et ils triomphent réellement ici, parce qu’ils parviennent à montrer toute l’ambiguïté d’une époque, toute la cruauté d’un monde qu’on ne peut plus, qu’on ne veut plus, imaginer autrement que finissant.



















