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J’étais à Beyrouth il y a quelques semaines et Je Veux Voir venait de sortir. Je suis resté en ville neuf jours durant lesquels j’ai, à peu près toutes les 12 heures, entendu quelqu’un donner son avis sur ce film, comme s’il fallait à tout prix avoir une opinion le concernant - parce qu’après tout ce film représente bien quelque chose d’incongru au Liban : il parle d’un moment de guerre pratiquement dans la foulée de celle-ci. Une prise de parole tout à fait inédite dans un pays qui se fait fort, au terme de chaque conflit, d’oublier d’en parler, de faire comme si de rien n’était. Les réactions étaient plutôt cinglantes. La critique la plus immédiate et souvent la plus violemment formulée concernait le rapport de Catherine Deneuve au pays : que faisait-elle là ? qu’était-elle venue faire et voir puisqu’en regardant le film, l’impression qui domine est bien celle qu’il n’y a rien à voir et qu’elle ne voit rien - ou si peu. Pour autant, tout est là, dans ce néant qui domine le film dont la beauté réside bien dans son aspiration à pourchasser des fantômes. Tout le cinéma des Joreige est là, qui résume la vie de bien des Libanais de notre âge (ceux qui ont aujourd’hui 30, 35, 40 ans), qui ont grandi durant la première guerre, celle des années 70 et 80 : nous passons notre vie à courir après des chimères intouchables. Leurs films précédents montraient cela : Perfect Day mettait en scène la poursuite d’un père disparu et d’une histoire d’amour terminée ; Le Film Perdu n’était rien d’autre qu’un road movie en chasse d’une bobine de film égaré pour toujours, etc. Il ne faut pas confondre : Les Joreige ne filment pas ce qui s’est déroulé (ils me l’ont dit la première fois que je les ai interviewés : ils ont peut de la fascination des ruines). Ils filment ce qui se passe quand tout est terminé, une fois l’événément achevé. Que subsiste-t-il ? C’est, je crois, la question que se posent ceux qui vivent en dehors de leur pays et y reviennent, tentent de savoir ce qu’ils ont raté, mais aussi ce qui s’était déroulé là, quand ils y étaient mais ne savaient pas encore regarder. La présence de Catherine Deneuve est une façon de mettre cette question essentielle en scène à travers un corps étranger, mais qui est tout de même un corps de cinéma.

Je veux voir n’est pas un film sur la guerre, il ne reconstitue rien et il n’est pas non plus un documentaire, mais une manière de regarder le pays, le paysage, après coup.

Les Joreige y ont inclus un morceau que j’ai composé (et un extrait d’un autre). Je n’ai pas fait ce morceau pour eux, mais le mettant là ils m’ont ouvert les yeux sur ce que je cherche en composant : je cours aussi après quelques fantômes de moments insaisissables dans l’instant et qui deviennent des fantasmes perpétuels, quotidiens. Leur film montre un pays, le nôtre - et une quête, inconsolable.

Je Veux Voir sort aujourd’hui à Paris.

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James Ferraro est un des deux Skaters, groupe américain de drone plutôt abrasif qui a joué récemment dans la cave d’un bar à Paris, métamorphosée du coup en une étincelante crypte psychédélique. Les Skaters jouent samedi prochain à Bordeaux dans le cadre de l’exposition sur le psychédélisme, au CAPC. Allez les voir. Et profitez-en pour acheter les CDR de James Ferraro, qui sont encore plus beaux, intrigants et prenants que ceux des Skaters. Là où le groupe semble se diriger vers une exploration très monolithique du son, Ferraro dissèque plusieurs registres, avec toujours une tendresse pour un son lo-fi, sale, décharné, éclaté. Selon les disques, qui n’ont souvent rien d’inscrit et circulent sous une pochette sommairement photocopiée, Ferraro se métamorphose en Terry Riley ou Human League, en adepte de Charlemagne Palestine ou en fan de New Order. Il doit être un peu de tous ceux-là à la fois tant ses disques sont des échos de choses entendues et annoncent d’autres possibilités, d’autres futurs. Voilà un univers musical alternatif, quelque chose qui aurait pu être. Les Skaters, paraît-il, vivent désormais à Bruxelles : une ville où les choses ne sont jamais ce qu’elles semblent, une ville qui fait semblant d’être grise - exactement comme eux.


Le CAPC de Bordeaux accueille à partir de fin novembre une exposition consacrée au psychédélisme en France depuis 1968. L’expo est accompagnée par un festival de trois jours organisé par alifib. On y verra notamment Expo 70, Turzi, Skaters, et les mythiques Ame Son dont l’unique album sur BYG est un des fleurons psychédéliques / free rock / prog du tournant des années 60 et 70. Les voir jouer en 2008 est un étrange raccourci spatio-temporel. Ame Son jouera d’ailleurs à Paris jeudi 27 novembre au Chiquito (plus d’infos sur : www.myspace.com/alifibgigs). En prélude à l’expo, j’ai interviewé Yann Chataigné, son curateur. Une partie de l’interview est à lire ici et l’autre sur www.menstyle.fr.

En France, quels étaient les principaux tenants du psychédélisme en 68 ?

1968 est une date-clé pour l’émergence, dans différents domaines artistiques, de différents artistes et groupes que nous avons rassemblés autour du mot d’ordre psychédélique, malgré toutes leurs différences. Même si les premiers disques importants de rock psychédélique paraissent en France à partir de 1970, dès 68 la scène française est sous tension : Jean-Jacques Lebel a réalisé l’année précédente un happening avec la participation du groupe Soft Machine, le groupe Gong est en gestation, qui travaillera rapidement avec l’artiste Martial Raysse, les cinéastes Jérôme Laperrousaz ou Peter Földes, le compositeur Bernard Parmegiani, les Films Zanzibar (Garrel, Clémenti, Serge Bard, Patrick Deval…) sont fondés cette année là et incluent les artistes Frédéric Pardo, Olivier Mosset ou Daniel Pommereulle…
Tous ces artistes naviguent entre les disciplines artistiques, expérimentent, collaborent autour d’une idée directrice, celle de l’expérience. D’où le peu “d’oeuvres” présentes dans l’exposition mais la mise en scène de traces, de films, d’événements pour tenter d’être au plus près de ce que pouvait représenter un tel moment de créativité.
Mais nous n’avons voulu, à aucun moment, être dans la nostalgie des années 60, et c’est pourquoi il nous a semblé essentiel de nous ancrer dans le présent et faire de l’intérêt des artistes d’aujourd’hui pour cette période une manière active de rendre vivante cette période. Nous n’avons surtout pas souhaité proposé un panorama mais proposer des pistes : la jeune artiste Lili Reynaud Dewar, qui travaille entre sculpture et performance, très intéressée par les notions de communauté, de pop et d’utopie a réalisé une scénographie qui met en scène la mémoire de cette période d’une manière extraordinaire et fait de l’exposition une espèce d’oeuvre d’art totale qui inclue les formes rejouées, les archives, les concerts en une immense installation, à la manière d’une image dans la laquelle on plonge… Les groupes Turzi, Principles of Geometry ou Feedback 66 sont des groupes français qui actualisent chacun à leur manière lors du festival la “tradition” psychédélique sans la singer aucunement. Un light-show sera même rejoué lors du concert de Turzi, avec la participation de Tim Blake (clavier de Gong) et d’artistes qui ont fondé l’un des groupes de light-shows les plus importants de la période, Open Light… Une installation vidéo hypnotique en forme de vortex des artistes autrichiens Barbara Doser & Hofstetter Kurt constituent à l’entrée de l’exposition une extension vers un autre domaine…

Que reste-t-il des années psychédéliques aujourd’hui ? Y a-t-il un héritage ou une descendance des expérimentations musicales, visuelles, graphiques des années 60 et 70 ?

La chronologie est complexe, et le temps n’est malheureusement pas linéaire. Par exemple, le terme “psychédélique” a été employé pour la première fois par Aldous Huxley dès 1957, c’est à dire dix ans avant le Summer Of Love. Déjà bien avant lui, différentes figures avaient expérimenté les drogues hallucinogènes, et en avaient établi le récit.
Et, de nos jours, on peut considérer sans aucun doute comme psychédélique différentes formes d’art récentes.
Cette expérience traverse l’espace et le temps, ce que nous montre la multitude des artistes, groupes et collectifs actifs aujourd’hui, et dont une part est présente dans l’exposition. Il est tout à fait juste de parler de musique psychédélique aujourd’hui, en 2008, quarante ans après, même si cette musique revêt aussi des caractères très différents, informée de l’histoire des formes depuis quatre décennies.
Pour autant, l’ambition est la même : expérimenter, permettre d’accéder à une expérience autre, celle de la transe, du bruit, de la répétition entre autres, et de partager cette expérience collectivement, voire de manière communautaire.
Il me semble que la chose la plus significative est en l’occurrence cette manière dont plusieurs artistes aujourd’hui proposent une vision du monde mis à distance, créent des univers dont tous les éléments sont pensés et qui sont comme un miroir tendu face au monde actuel, une parodie en quelque sorte, qui proposent quelque chose comme autant de contre-mondes au coeur même de la réalité. C’est une autre manière de penser la teneur politique de l’art : faire “un pas de côté”.

En quoi le psychédélisme français différait-il des autres (US, UK, etc.) ?

Tout d’abord, “psychédélisme” est un terme problématique, auquel nous préférons celui “d’expérience psychédélique”, celle, comme nous l’avons dit, de la méditation ou de la drogue. L’art, qui opte pour différentes médiations pour restituer les visions produites par cette expérience d’un côté, ou recréer chez le spectateur les conditions de l’expérience psychédélique de l’autre, peut à la fois peu et beaucoup face à cela. Sa définition par catégories (arts visuels, sonores, performatifs) le limite par définition.
L’art psychédélique tente alors de proposer une nouvelle fonction rituelle de l’art qui fait de la scène (et du concert de rock psychédélique en particulier) le point de convergence évident de ces questionnements. D’où la forme de l’exposition que nous organisons au CAPC, qui opte pour un certain nombre de scènes qui sont activées par différents actes live. C’est dans cette temporalité que se situe l’expérience psychédélique, alors que se mêlent sons, images, et corps dans un même dispositif.
En France, la scène psychédélique prend une forme toute particulière.
Elle est d’un côté influencée quelques années après les Etats-Unis et l’Angleterre par les expériences psychédéliques anglo-saxonnes (à partir de 1967-68, grâce entre autres aux articles d’Alain Dister qui part alors en Californie) soit au moins deux ans après les Etats-Unis.
Mais le psychédélisme se développe en France sur un terreau singulier, grâce aux expériences des avant-gardes Lettristes, situationnistes ou néo-dadaïstes, la présence de la Beat Generation à Paris dès les années 1950, ou encore les expérimentations optiques du Groupe de Recherche en Arts Visuels ou la critique du Pop Art par les Nouveaux Réalistes. La scène psychédélique française naît dans un contexte de révolution politique en crise contre le conformisme bourgeois et la répression des années De Gaulle, contrairement à l’Angleterre qui offre des espaces de liberté réels pour la contre-culture. La poésie et la littérature, le happening, le free-jazz sont les parents directs du psychédélisme français, qui vont être rapidement métissés d’influences multiples, allant de la Pataphysique au cinéma expérimental d’Etienne O’Leary, des light-shows de Mark Boyle (qui oeuvre pour Soft Machine entre autres) en passant par le Pop, la musique orientale, les spiritualités orientales, et la fantasme de La Route. Le magazine Actuel emblématise cette convergence d’intérêts qui mêle esthétique et politique, pensée et délire potache, communauté et activisme. Le psychédélisme en France est finalement assez loin des clichés du Flower Power et du Summer of Love hippie, il est bien plus sombre, politisé et brutal, car il se développé plus tardivement, dans un contexte plus dur, et informé de différentes influences plus critiques.


D. Lissvik fait partie de Studio, qui est un duo suédois évoquant un croisement entre Cure et Ash Ra Tempel, New Order et Cosmic Jokers. Cet album ressemble aux disques solitaires de musiciens qui voudraient tout seuls créer un jardin d’enfants où se perdre facilement. Un peu trop de solos de guitare, mais une belle impression d’ensemble, comme du vieux patchouli. http://www.inf000.com/info.html

Une compilation sur Domino par les DJ Optimo. Pour éviter de fumer de l’opium en dormant.

  • 01. Chris Watson - No Man’s Land (Extract)
  • 02. Nurse With Wound - Funeral Music For Perez Prado
  • 03. Coil - A Cold Cell In Bangkok (exclusive mix by Peter Christopherson)
  • 04. Tuxedomoon - In A Manner Of Speaking
  • 05. Eden Ahbez - La Mer
  • 06. Raymond Scott - Sleepy Time
  • 07. Cluster - Sowiesoso
  • 08. Eno, Moebius and Roedelius - Broken Head
  • 09. Arthur Russell - This Is How We Walk On The Moon
  • 10. Damon - Don’t You Feel Me?
  • 11. Karen Dalton - Something On Your Mind
  • 12. Duke Ellington - Moonbow
  • 13. Future Pilot AKA - Terry Bina
  • 14. Mulatu Astatke - Yègellé Tezeta
  • 15. Nitty Gritty Dirt Band - Nashville Blues
  • 16. Lee Hazlewood - Whole Lotta Shakin’ Going On
  • 17. Wall Of Voodoo - Ring Of Fire
  • 18. Chris And Cosey - Sweet Surprise
  • 19. The Lady Vanishes - Sleepwalk

Et ça donne juste envie de réécouter la version originale, tout de suite.

Je n’ai jamais su faire de skate, ni de vélo. Mais j’aurais bien aimé, tout de même, savoir faire du skate. Ou peut-être du surf. J’aimais bien le Surfer d’Argent, même si je le trouvais trop mélodramatique. Le skate aurait pu me plaire. Aujourd’hui, j’aime bien écouter les Skaters, un duo américain qui produit des paysages sonores bourdonnants et lo-fi, à la limite du noise. Récemment, ils passaient à Paris, dans une cave d’un café de Ménilmontant et j’en ai profité pour acheter les disques qu’ils vendaient. Un vinyle et un CDR d’un des membres du groupe, James Ferraro. Il y en avait plus d’un, mais j’ai pris celui dont la “pochette” me parlait le plus. Ou plutôt celle déjà aperçue sur quelques blogs et qui dissimule deux morceaux, 40 minutes, d’extase répétitive, assez joyeuse, comme une version en amateur presque éclairé des longues excursions de Terry Riley, mixée avec des sons pris sur un bootleg mal enregistré des Beach Boys. Le disque s’intitule Marble Surf. Essayez de le télécharger, il vaut la peine que l’on s’y perde.

Ce morceau a été tellement important au moment où je l’ai découvert, grâce à une compilation Soul Jazz. La même que Tortoise a dû écouter avant de reprendre Thème de Yoyo vers la fin de leur deuxième concert parisien, à l’Arapaho. Le meilleur concert du monde, cette année-là. Je me souviens encore du trajet en métro avec Michel et de notre certitude d’aller voir un concert résolument génial. Thème de Yoyo est extrait de la BO du film français Les Stances à Sophie, composée par l’Art Ensemble of Chicago durant un long séjour en France, au début des années 70. Ils avaient alors sorti une poignée de disques assez réussis, dont celui-là et le très émouvant People In Sorrow. Le film Les Stances à Sophie vient d’être édité en DVD par Soul Jazz. Un truc un peu hippie, plutôt intéressant, mais qui ne vaut pas le More de Barbet Schroeder. Mais, rien que pour la BO, il faut le regarder : musique et images s’y taquinent bien. Et pour Bernadette Lafont aussi.

Regardez cette vidéo extraite du documentaire A Joyful Noise sur Sun Ra. On le voit au bout de quelques minutes devant la Maison Blanche. C’était autour de 1980.

 

J’aime bien l’idée que ce qui est inscrit sur cette pochette ait été démenti. Ecoutez tout de même ce disque, il est fabuleux, et il parle de l’Amérique.

Sorti uniquement en double vinyle, enregistré live à Bergen en Norvège. La pochette est épaisse, le vinyle est coloré, la musique endurcie. Au début, je me disais que c’éait là un Sunn de plus. Mais en l’écoutant mieux, je me rends compte que c’est l’un des meilleurs enregistrements de ce groupe. L’avoir réalisé en concert, dans un église en Norvège, n’évoque pas tant le mysticisme des groupes de Black Metal, mais plutôt celui d’un John Coltrane ou d’un Albert Ayler, toujours à la limite, aux marges de ce qui est raisonnable d’entendre, d’écouter.

Je reviens fréquemment vers ce disque, notamment sa face b, deux morceaux dont l’élégant et cassé Mademoiselle Mabry.

En France, cette série est très mésestimée. Personnellement, je n’en mets aucune au-dessus : c’est une leçon permanente d’écriture, d’invention, de perfection dans le ton, les images, le montage, le temps accordé aux histoires. Et y voir d’un coup Nancy Sinatra est une surprise assez géniale.

Album vinyle sorti sur le terrible label Ultra Eczema, avec une fabuleuse pochette en sérigraphie. Le disque reprend des enregistrements faits dans plusieurs endroits, dont les Instants Chavirés où Wiese a joué l’an dernier. Le concert était vraiment mémorable, court et parfait. Le disque est fait de la même matière : beaucoup de silences, de temps suspendus, qui laissent place à des crissements, des constructions fines au scalpel, des instantanés qui surgissent et disparaissent aussitôt.

Si vous aimez votre hip-hop servi avec une dose savante de bruit sombre, de chaos bien organisé, de rythmes presque baroques, de basses post-gothiques, si vous aimez la musique tout court, et que vous avez envie d’écouter autre chose que du hip-hop au kilomètre, anodin et banal, allez voir ce festival. Ce sont des copains qui l’organisent, et si on ne faisait pas confiance au goût de ses amis, à qui pourrait-on vraiment se fier ?

Secrets of the Sun est un des disques de Sun Ra les plus rares. Ou en tout cas, un de ceux qui n’ont jamais été réédités en CD, bien que datant des années 60 - période dont presque tous les enregistrements pour le label Saturn sont disponibles en CD. Secrets of the Sun est une bonne porte d’entrée dans l’univers multiforme du bonhomme : une collection de morceaux, entre jazz et musique cosmique, certains inondés de la réverbération artisanale que le groupe utilisait dans les années 60, d’autres, plus directs et enlevés. Il y a surtout une version primitive de Love In Outer Space, grand hymne méconnu écrit par Sun Ra et repris plusieurs fois, mais jamais avec cette même incision brutale. Je n’ai pas encore la réédition, mais il parait qu’elle comporte des inédits. J’ai hâte.

Je lis les textes de Byron Coley depuis plusieurs années déjà. D’avord dans le magazine Forced Exposure, puis sur les pochettes de Sonic Youth, dans le magazine Arthur et plus récemment dans les pages de The Wire. Je lis aussi chaque article de Thurston Moore depuis sa double page sur le free jazz dans le deuxième numéro du magazine Grand Royal des Beastie Boys, qui m’avaient ouvert les oreilles sur cette musique dévorante et brûlante. Il y a quelques semaines, quelques mois, Moore et Coley ont sorti un livre sur leurs années de jeunesse, celles de la No Wave new-yorkaise. Contrairement à d’autres livres, il ne s’agit pas ici d’images nostalgiques rassemblées par des fans qui n’ont connu ni l’époque ni la ville, mais bien plutôt d’une tentative de restitution d’un moment et d’une scène musicale. La mémoire joue souvent des tours, mais là, il y a beaucoup à voir, à découvrir, à lire et puis à rechercher, histoire de savoir à quoi ressemblaient des groupes disparus sans jamais avoir enregistré le moindre bout de vinyle. Histoire aussi de se remémorer les quelques mois brefs durant lesquels Mars et DNA étaient, sous l’oeil de Brian Eno, les plus grands groupes du monde, qui allaient tout révolutionner.

J’avais chroniqué certains de leurs disques précédents dans les Inrocks, il y a deux ou trois ans. Sans doute à l’époque où ils avaient participé à un festival à Paris (Sonic Protest, je crois). Je les ai toujours considéré comme une émanation plus immédiate et compréhensible de Black Dice. Là, Je découvre leur album pour Warp. La pochette les montre quelque part du côté des Sun City Girls et du label Sublime Frequencies, avec une imagerie world punk détournée. La musique est ailleurs. Les premiers morceaux sont assez étonnants, évoluant entre une forme angoissante de disco électronique et une écriture assez langoureuse, tendue par un désir implicite de construire des mélodies adjacentes à du bruit pur. Il y a là quelque chose d’un peu régressif, mais aussi d’absolument moderne, qui ne cède rien au souvenir, fonctionne par réminiscences évasives mais sonne vraiment comme s’il avait surgi d’aujourd’hui, habité par des préoccupations de 2008, entre l’Irak en guerre et l’envie impossible d’un monde meilleur, moins frénétique, mais impossible à construire.

corrupted live @ Point FMR, Paris, oct 2008, in-famous festival

Corrupted live @ Point FMR, Paris, oct 2008, in-famous festival

Je ne sais pas ce que me fait cette chanson. Sans doute est-elle ma concession ici à quelque chose d’un peu plus connu ou mainstream ? A moins que ce ne soit une bouffée récurrente de nostalgie ? Ou alors quelque chose de similaire aux Nuits de la pleine lune, qui mêle dans une même étincelle de mémoire une époque et une comédie, un moment et une chanson, qui n’arrêtent pas de revenir et toujours sans raison. Etrange tout de même : à l’époque de cette chanson, je devais être en train de découvrir mes premiers concerts, de chavirer devant les Pastels à la Cigale (premier festival des Inrocks, déjà), de mépriser mes copains de lycée parce qu’ils ne connaissaient pas My Bloody Valentine ou Sonic Youth ou Jesus and Mary Chain. Je détestais alors cette musique qui ne disait rien de ma vie. Aujourd’hui, je me réjouis des apparitions soudaines de Luna Parker sur mon écran, de cette existence qui est réduite à Youtube, mais qui me donne la mesure du temps passé. Et j’ai peut-être hâte dans le fond que quelqu’un retire la prise qui branche Youtube, éteigne tout cela comme une vieille télé et que tout s’efface et s’éloigne dans un long sifflement de baudruche dégonflée, pour ne plus avoir à mesurer l’éloignement des années.

Comme quelques autres, j’avais entendu parler d’Expo 70 sur le site de la boutique américaine (San Francisco) Aquarius Records. A l’époque, il y a deux ou trois ans, j’avais commandé certains de ses CDR, contacté le guitariste se dissimulant derrière ce groupe et écrit un ou deux textes pour parler de tout cela, notamment du lien évident entre la musique d’Expo 70 et tout ce que j’aime : le Krautrock, Spacemen 3, La Monte Young, etc. Depuis Expo 70 a sorti beaucoup de choses et ce nouvel album, Black Ohms, pour le label Beta Lactam Ring, est une pure merveille tonale, évoquant un croisement plutôt bâtard entre Sunn et Durutti Column. Composé de longs moments de drones fabriqués à la guitare ou au moog, Black Ohms exsude quelque chose de bravement monolithique, impassible et confit dans un registre délétère qui ne peut que me plaire. Comme le KTL évoqué ici la semaine dernière, Black Ohms déploie une mélancolie inattendue, un amateurisme séduisant, qui hypnotise et rassure, endort et cajole. La beauté de ces disques est bien qu’ils ne tentent jamais d’être pop, mais parviennent tout de même à toucher droit au coeur, débordant d’une naïveté dont on ne veut surtout pas savoir si elle est feinte ou calculée. On ne veut croire qu’une chose, qu’une chose unique : qu’en écoutant ce disque, des démons et des apparitions et des fantômes et des anges finiront par surgir , juste là.

Je me suis rendu compte l’autre jour qu’il sortait plusieurs rééditions ces temps-ci d’albums de musique électronique, que j’avais achetés lors de leur sortie et qui me semblaient encore faire partie du monde actuel. Les voir réédités leur donne une autre identité, comme s’ils s’arrachaient à moi et devenaient tout autre, des disques d’un autre moment, pour une autre personne. On vieillit me dit-on. Mais la musique aussi. Je ne rachète pas les nouvelles éditions, mais je suggère à ceux qui ne les avaient pas d’acheter le triple CD reprenant les trois premiers albums de Pole qui fondaient parallèlement aux maxis de Basic Channel une esthétique techno proche du dub, tout en échos et réductions minimales. Le premier, bleu, et le troisième, jaune, demeurent encore de belles capsules soniques, étrangement planantes. Un ensemble assez parfait, au moins dans mon souvenir.

Les trois nouveaux maxis de Shackleton sont assez splendides, chacun dans une direction. Celui sorti sur Scape, le label de Pole, prend un peu de temps à s’installer dans les oreilles. Mais il trouve vite sa place, tout comme le Skull disco 10, sombre, presque indus, qui évoque à la fois Nurse With Wound, Zoviet France et Muslimgauze. Assez étonnant et noir, presque cinématographique. Celui du label Mordant est plus léger, ou en tout virevolte davantage. On a hâte d’en apprendre plus sur un éventuel album de Shackleton, le musicien le plus soniquement intéressant en ce moment, et que l’on pensait prévu avant la fin de l’année.

Sortie en janvier.

Tracklist :

1. In The Flowers

2. My Girls

3. Also Frightened

4. Summertime Clothes

5. Daily Routine

6. Bluish

7. Guys Eyes

8. Taste

9. Lion In A Coma

10. No More Runnin

11. Brothersport

Depuis quelques jours, je n’écoute que des bons disques ou des disques qui me plaisent presque tous instantanément : le CDR de KTL, l’album de Suarasama, celui de Spykes. Et maintenant, celui-ci : un disque court (12 minutes par face, 6 ou 7 morceaux au total), enregistré par un duo de Melbourne, Fabulous Diamonds. Le disque est édité par les américains Siltbreeze (Dead C a sorti des disques chez eux, pour ceux qui connaissent cet excellent groupe).

Fabulous Diamonds joue avec des orgues, un saxophone en arrière boutique, du rythme, pas mal de delays partout, des voix un peu âpres qui évoquent Pram en moins énervant, des grooves qui hésitent entre Liquid Liquid et Can ou Terry Riley époque mescaline, mais coupée avec de la vieille bière. Les compositions s’arrêtent vite, du coup, je retourne les faces pour replonger de l’autre côté, je le fais sans arrêt, par moment, je me trompe, je remets le même bout. Je ne sais plus où j’en suis. La beauté de ce groupe réside dans son sens de la temporalité, sa façon de savoir s’arrêter et de m’obliger à ne pas le quitter, comme un livre trop court qu’on relirait sans cesse pour comprendre ce qui nous aurait échappé la première fois.

Les disques d’Alice Coltrane sont tous assez merveilleux. J’affectionne particulièrement celui-ci parce qu’il possède quelque chose d’hybride et d’inconvenant, mixant jazz et musique classique. Alice y reprend en compagnie d’un orchestre à cordes des partitions de Stravinsky. Planant et virevoltant avec douceur, le disque devient d’un coup free et fou, quelques secondes avant de repartir vers des hauteurs plutôt délétères. Son dernier morceau, un traditionnel intitulé Going Home, résonne comme une berceuse à la Spiritualized, un moment d’éternité suspendue. Je n’oublie pas la fois où j’ai parlé avec Alice Coltrane au téléphone pendant 30 minutes, elle était en vie, dans une autre vie.

On m’a conseillé ce disque (merci FM), et je m’y perds complètement. De quoi s’agit-il ? Un double vinyle sorti par Drag City et qui aurait apparemment été édité une première fois il y a dix ans par Radio France. Le groupe est indonésien,  mais tous ses membres ont fait des études de  musicologie aux Etats-Unis.  Ils ont dû y écouter pas mal de  disques de  folk, de blues, de Palace, de Johnny Cash et peut-être le premier David Crosby. Harvest, pas loin non plus. De retour au pays, ils enseignent la musique et jouent dans ce groupe. Leur musique est supposée être “locale”. Elle est tout sauf cela et me fait penser à quelques albums acides allemands qui tentaient de recréer du folk planant. Il y a de ça ici, et plus encore. C’est peut-être un peu long, mais rien n’est moins certain. C’est peut-être incompréhensible, mais rien n’est plus beau, surtout le dimanche matin, le samedi en pleine pluie, n’importe quel jour de la semaine où l’on se sent améthyste fêlée.

Deux LP sortis récemment par Sergent Massacre, un nouveau label qui ne fait que des vinyles. Le premier album est un projet électro-acoustique / apocalyptique de John Olson (Wolf Eyes) sous le nom Spykes (qui me fait penser à ce vieux bootleg du Velvet : Falling in Love with the Falling Spykes). La couverture est reconnaissable instantanément : un dessin de Jonas Delaborde. L’autre disque est tout aussi déchiré, plus jazz, fait en groupe sous le nom de Graveyards. Joli programme.

J’achète pratiquement tout ce qu’édite le label Root Strata de San Francisco, tenu par Jefre Cantu-Ledesma. Ce musicien, qui joue en solo mais aussi au sein du groupe post-rock Tarentel, a une oreille très fine en ce qui concerne les drones, le folk mystique, l’expérimentation doucement ténébreuse. Il tient aussi un blog très intéressant où il poste aussi bien des raretés indiennes que des bootlegs de Dylan. On y récolte des perles, très souvent. La méticulosité apportée à chacun des disques de son label en fait un havre d’objets semi-précieux dont aucune partie n’est réellement un chef d’oeuvre, mais dans lequel l’ensemble constitue un univers cohérent, harmonieux, singulier. Dans le flot des disques de Root Strata, il y a le très bel album de Gregg Kowalski (malheureusement épuisé) qui contient une longue pièce expérimentale, assez planante et sourde. Ces jours-ci, je réécoute l’album (encore disponible en vinyle) de Zelienople, Stone Academy. Une belle collection de complaintes folk et électriques, au son fatigué et malade, empli de bourdonnement. Un bel album anémié, au bout du rouleau et défoncé, laissant tout de même entrevoir un bout de nature ensoleillée, tout à son terme, une fois la camisole arrachée.