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Massimo Mattioli - B Stories (L’Association)

Incroyable compilation d’historiettes de la fin des années 80, parues à l’origine dans le mensuel italien Corto Maltese. Mattioli est aux limites entre le pop art, la ligne claire, l’abstraction narrative. Les peintures de David Hockney, qu’il cite par moments, ne sont pas loin. L’esprit de Charles Burns non plus. Celui de Brian De PAlma (époque Body Double) est un peu partout, tout comme celui des EC Comics des années 50. Rien à jeter, tout à apprendre de ce livre qui est une réussite graphique, narrative, esthétique. Encore sous le choc de cette lecture essentielle : plus on avance dans le livre, plus les histoires se dévoilent fortes, incisives, délirantes.

Art Spiegelman - Breakdowns (Casterman)

En anglais, Breakdowns veut dire aussi bien “dépressions” que “crayonnés”. Et ces deux sens disent tout de ce livre, réédition augmentée d’un ouvrage de jeunesse paru en 1978 dans lequel Spiegelman compilait déjà des premières BD de recherche narrative et graphique. Mais ce qui passionne surtout ici, c’est la préface et la postface, qui sont des formes d’autobiographie : la première en BD et la seconde en texte illustré. Spiegelman s’y dévole et montre bien aussi qu’il est, depuis sa revue RAW, un passionnant théoricien de la bande dessinée contemporaine.

Emmanuel Guibert - La Guerre d’Alan (L’Association)

Troisième volume de cette biographie d’un homme ordinaire, qui, entre l’Amérique et l’Europe, se lit à la manière d’un témoignage sur ce qu’était la vie dans les années 50, 60, 70. Entièrement différente de celle des années 2000 : ne serait-ce que par le rythme, bien plus lent, bien moins frénétique. Et Guibert, rappelons-le, dessine et conçoit ses pages comme personne d’autre : on est ici entre la ligne claire, la photo et la gravure. Absolument indispensable à lire, si l’on est un minimum intéressé par la bande dessinée.

Gary Panter (Picturebox)

Pas de la BD, mais juste le plus beau livre que j’ai eu entre les mains ces dernières années : deux volumes qui reprennent plus de trente ans de carrière de Gary Panter. Qui est Gary Panter ? Juste un des plus importants dessinateurs américains, copain de Matt Groening (il a été une influence majeure pour les Simpsons), de Charles Burns, auteur d’un personnage archétypal du punk, Jimbo, directeur artistique de la série Pee Wee Herman, créateur de pochettes de disques, etc. Cette anthologie est double : un premier volume remet en scèe tout son parcours, depuis les affiches punk des années 70 jusqu’aux dessins et peintures plus récents. Une merveille visuelle. Le second est plus intime encore puisqu’il reproduit de manière magistrale des pages
des carnets de dessins de Gary Panter : on y voit l’évolution du dessinateur, ses obsessions se forger, se construire, disparaitre, réapparaitre. Un travail de titan, orchestré par Dan Nadel (et sa maison PictureBox), devenu en peu de temps l’un des éditeurs les plus intéressants et motivants depuis des lustres.

Nine Antico - le Goût du Paradis (Ego comme X)

Autobiographie d’une jeune fille, dont j’ai déjà parlé par ici. Etonnant, volubile, évidemment scabreux et insidieusement freudien.

Miles O’Shea & Olivier Deprez - Black Book Black (FRMK)

Court livre de gravures noires, qui récapitule une performance des auteurs, qui se déroule toujours dans une biliothèque et durant laquelle ils réalisent et impriment un livre noir aux pages noires. Ici, ils ont laissé échapper de la lumière au milieu de leur encre sombre et le livre est un petit trésor légèrement saturé, qui se regarde comme une collection d’images soudain surgies de la mémoire - mais d’une mémoire dont on ignorait l’existence même.

Doublebob - le chat n’a pas de bouche vous aime beaucoup (FRMK)

Autre petit livre du FRMK, au titre assez taré, qui sortirait presque de Duchamp. Cette petite bande dessinée muette évoque le travail de Dominique Goblet et, surtout, se regarde et se lit comme un précis de décomposition de soi : comme une drogue douce qui devient subrepticement plus dure, rocailleuse presque.

François Ayroles - Les Amis (L’association)

Mort de rire : le ton acide d’Ayroles sied à merveille à ces petits fragments de vie qui naviguent entre le réalisme et l’absurde : toutes ces choses qu’on n’ose pas dire à ses amis et qui relèvent de la psychanalyse sont là, décryptées, déclinées, utilisées comme autant d’éléments destinés à réinventer le monde, à dénouer les fils tordus des relations non sexuelles.

Cyril Pedrosa - Autobio (Fluide Glacial)

Après son troublant et sombre Trois Ombres, Cyril Pedrosa livre ici une série de vignettes autobiographiques, colorées et plutôt drôles, qui mettent en scène les penchants écolo de l’auteur : le “green” est à la mode, mais il y a chez Pedrosa beaucoup de sincérité et un questionnement personnel, notamment autour de son identité.

Kazuo Kamimura & Hideo Okazaki - Le Fleuve Shinano (Asuka)

Excellente série japonaise, belle à pleurer, qui mêle habilement contemplation, rêverie et tensions.

Certains disques, certains films aussi (ceux de Hou Hsiao Hsien, par exemple) sont très atmosphériques : ils ne sont pas fondés sur l’action, mais plutôt sur les changements subtils, imperceptibles presque, qui mènent parfois l’auditeur, le spectateur, vers un état proche de la catalepsie ou du sommeil. S’endormir dans une salle de cinéma, devant un film atmosphérique, où tout est tellement beau qu’il peut ne rien se passer : rien n’est plus agréable et déconcertant. Car, en pensant dormir, on continue à voir le film ou plutôt le percevoir. Cette sentation est rarissime dans la bande dessinée ou la littérature. Difficile de continuer à être à l’intérieur d’une BD si l’on s’est endormi dessus. L’un des rares auteurs contemporains à parvenir à comuniquer à son lecteur cette drôle de sensation de flottement, d’atmosphère suspendue, est canadien : il s’agit de Seth, auteur d’une poignée de livres assez géniaux (par exemple le très étonnant It’s a good life if you don’t weaken, qui le met en scène à la recherche d’un dessinateur du New Yorker qui n’ apublié qu’un seul dessin) , qui vont tous vers un dépouillement de l’action, une ascèse des événements. Il y a chez lui comme une montée de l’introspection, favorisée par un sentiment fort de nostalgie. Seth semble d’abord parler d’un temps oublié, d’un passé dont il a la ferveur, mais qu’il sent bien lui échapper tel une poignée de sable coulant entre ses doigts. L’an dernier, on avait pu lire son très drôle Wimbledon Green, qui jouait aussi sur le souvenir et la nostalgie (il mettait en scène des collectionneurs de BD), mais témoignait tout de même d’un sens de l’aventure et du récit échevelé rare chez lui. Wimbledon Green était en fait une parenthèse, mise subrepticement en pleine élaboration d’une oeuvre plus complexe, Clyde Fans, que Seth distille en Amérique dans son comics, Palookaville. En France, une partie de l’histoire a été publiée par les éditions Casterman sous le titre Le Commis Voyageur. Mais, difficile d’attendre la suite de la VF, tant les comics publiés par Seth sont irrésistiblement beaux et soignés. Surtout, chaque nouveau numéro (un par an, ce qui est plus que peu…) est meilleur que le précédent. Le 19, qui vient de sortir, est une merveille. On y retrouve les mêmes personnages, deux frères antinomiques, et, surtout, on y pénètre plus encore dans les méandres de la psyché de l’un d’eux, le plus timide et réservé, Simon. En blanc, noir, bleu et gris, Seth décortique les rapports de Simon et sa mère, qui est conduite dans une maison de retraite. au-delà de la séparation douloureuse, se dévoile l’exorcisme de sentiments refoulés, la compréhension, d’un coup, d’un multitude de rapports, de conflits, d’aspérités. Seth dessine tout cela en prenant son temps, en s’imprégnant longuement de chaque scène. Les séquences sont découpées avec soin, et chaque objet est doucement représenté. il y a là, au-delà du récit, la volonté de représenter le temps qui passe, de donner une forme aux désirs qui partent doucement. Seth décrit le passage entre deux mondes, deux états, deux moments d’une vie qui, vieillie, se remémore sa jeunesse. C’est en voyant les autres partir que l’on se devine soi-même en partance.