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Deux nouveaux livres de Frédéric Fleury édités par Kaugummi : Capable du Pire (réédition d’un livre auto-publié) et L’Elégance, qui reprend une série de dessins récents. De l’un à l’autre, se joue un passage à l’ascèse, au retrait des éléments décoratifs pour aller vers l’essentiel du trait et du mouvement des corps. A y regarder de près, les personnages de Fleury ne sont ni des caricatures, ni des sketches. Ils sont une évolution un peu mutante (presque envie d’écrire : malade, mais ce n’est pas exactement ça) des cartoons les plus familiers. Il y a là comme une réécriture de Mickey et j’imagine bien Walt Disney s’essayant dans ses moments les plus fous à de tels dessins pour tout de suite se censurer lui-même. Il faudrait voir tout cela en dessins animés, imaginer l’univers de Fleury à la télévision. Nos enfants le mériteraient, non ?

http://editionskaugummi.free.fr/

http://www.flickr.com/photos/frederic_fleury/

(Promis, je ne touche rien sur les ventes)

L’éditeur suisse Nieves fait une exposition de ses livres et fanzines à partir du 17 mai à Paris, au centre culturel Suisse. Nieves a édité des livres d’artistes comme Harmony Korine, Marcel Dzama, Larry Clark ou encore les français Frédéric Fleury et Hendrik Hegray : leurs derniers livres tout justes parus devraient être le clou de cette expo.


www.nieves.ch

www.ccsparis.com

Continuer à lire, ignorer le monde et regarder passer les images. En voici quelques unes, récoltées ces derniers jours.

Pregnant Bitch est un petit livre empli d’une fabuleuse puissance de retournement des yeux et de l’esprit. Sa couverture, sage, dissimule une série de dessins faits par Hendrik Hegray sous l’impulsion (et les ordres) du dessinateur Julien Carreyn. Et les filles qu’HH dessine sont bien proches, physiquement, de celles de Carreyn : elles on en commun une même attitude physique qui tient à la fois du cartoon et de la photo érotique / pornographique mise en scène de manière très outrée. Ce qu’on y voit fait d’abord étrangement réagir : des femmes enceintes qui se battent, nus, parfois sous l’oeil d’une caméra, parfois un couteau à la main. Parfois, aussi, un monstre (une figure monstrueuse) surgit là et une fois, il y a, au milieu de ces dessins faits au bic bleu une figure colorée abstraite (Hendrik en a le secret). L’étonnement premier laisse ensuite la place, après plusieurs retours dans le livre, à une autre manière de voir, à une autre envie, même, de regarder. Et l’on finit par percevoir ce qui se trame ici : des questions de pouvoir, d’enjeux politiques, de représentation des corps. Certes, il existe bien une niche de la pornographie qui montre des femmes enceintesen train de baiser, etc. Mais la manière qu’à HH de les représenter ici relève d’autre chose : d’un regard faussement enfantin. Il dessine comme un enfant ne sachant pas parler mais qui voit tout à travers un regard filtré de douce violence. Il y a de la tension à l’oeuvre ici, qui nous fait ensuite regarder le monde un peu différemment, un peu plus obliquement.

Apparemment à l’opposé du livre d’HH, il y a eu la sortie presque en même temps d’Obnivorious, un petit livre de Frédéric Fleury (qui a d’ailleurs édité le livre de HH via sa maison d’édition Les Editions du 57 et on peut lui commander directement Pregnant Bitch : http://editionsdu57.free.fr/). Le livre de FF a été édité par les suisses Nieves, spécialisés dans le fanzine limité, fait avec beaucoup de soins et les livres d’artistes (Larry CLark, Marcel Dzama, Kim Gordon, Harmony Korine sont passés par eux). Nieves expose d’ailleurs ses livres dès le 17 mai prochain au Centre Culturel Suisse à Paris et il faudra aller voir sur place à quel point leurs petits ouvrages sont méticuleux et intéressants. Obnivorious est un parfait exemple de cela qui dépeint un monde caverneux, empli de monstres aux corps bruts, évoluant dans un environnement qui passe selon les pages du plus complexe au plus décharné. Il y a là aussi une vision faussement enfantine, et qui pourrait bien encore parler de politique, ou en tout cas dissimuler une vérité politique inattendue : Car, la position même de FF (et quelques autres) semble ces jours-ci hautement politique en ce qu’elle refuse tout attachement à un système classique (ces dessinateurs ne font pas de bande dessinée, mais inventent leur propre langage dessiné, leurs propres codes séquentiels pensés au sein de petits livres qui sont souvent bien plus narratifs que n’importe quelle bande dessinée ou roman graphique). FF privilégie un autre système économique, une autre manière de se diffuser et d’exister. Obnivorious, bien que sorti chez Nieves qui jouit d’un circuit de distribution un peu plus classique (celui des galeries et de l’art contemporain), témoigne bien de cela : les personnages dessinés ici, leurs attitudes, la violence sourde qui les habite, n’aurait pas pu exister dans un autre contexte et cela même s’ils ont tous des gueules et des têtes et des figures naïves, enfantines, dessinées comme le ferait un gamin méticuleux mais au trait encore grossier. La force de FF est là : naviguer entre le naïf et le violent, le spontané et le sourd, le ludique et le tendu.

Tout cela, je le retrouve encore dans un troisième petit livre édité par Kaugummi, Landscape de José Maria Gonzales. Mais en plus déstructuré, minimal, quasi animal. La beauté de Landscape (dont le titre me fait penser à Eno et Cage) réside bien dans un sentiment d’incommunicabilité qui en sourd : ces dessins sont là parce qu’il n’y avait pas le choix, pas matière à discussion. Ils évoquent ceux que l’on fait machinalement lors d’une réunion trop longue, d’un moment difficilement soutenable. Machinalement ? Pas exactement : leur rapidité, leur apparence faussement brouillonne dissimule la plus immédiate vérité : on dessine pour se prouver que l’on est vivant, que l’on peut modifier l’apparence du monde.

A visiter : le blog de Kaugummi avec plein de liens intéressants : http://editionskaugummi.free.fr/index.php?/blog/

Difficile de ne pas succomber au charme de ce petit livre, acheté hier (chez Bimbo tower à Paris, qui venait d’être livré). Difficile, déjà, parce que j’apprécie le travail de Frédéric Fleury, l’un des deux auteurs. Difficile, surtout, parce que les livres à plusieurs, où les auteurs se mélangent, m’interpellent par ce qu’ils disent à la fois de l’absence de l’ego, de la refonte des personnalités et de l’apparition d’une entité inédite, composée par l’addition des auteurs, et qui est, toujours, un peu plus qu’une simple accumulation ou une juxtaposition. Ici, ce qui se joue, c’est l’idée du dessin à plusieurs, comme le pratiquent déjà tous les dessinateurs qui gravitent autour des éditions fais le toi même si t’es pas content (FLTMSTPC), comme Hendrik Hegray, Jonas Delaborde, Kerozen, Shoboshobo. Fleury n’est pas très loin de cet univers, puisque, tout comme ces derniers, il fait partie, et est même un des fondateurs/instigateurs, de Frédéric Magazine (site et série de livres de dessins).

Ink in link séduit par une sorte de complexité naïve : les dessins semblent ici sortir d’une mise en commun de cauchemars, de fantasmagories hallucinées. Les corps, les figures, les objets : tout cela dégoûline, se dévoile difforme et hors de toute nature connue. Il y a ici, étonnamment, quelque chose qui évoque les travaux de Shoboshobo et Jonas Delaborde. Des échos, des renvois, des citations : il existe en France, désormais, une vraie petite scène de dessinateurs dont l’activisme, l’énergie, la rage même, font songer à un ensemble de groupes de rock en plein bouillonnement. Aujourd’hui, pour être un vrai punk, il faut dessiner.