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Comme quelques autres, j’avais entendu parler d’Expo 70 sur le site de la boutique américaine (San Francisco) Aquarius Records. A l’époque, il y a deux ou trois ans, j’avais commandé certains de ses CDR, contacté le guitariste se dissimulant derrière ce groupe et écrit un ou deux textes pour parler de tout cela, notamment du lien évident entre la musique d’Expo 70 et tout ce que j’aime : le Krautrock, Spacemen 3, La Monte Young, etc. Depuis Expo 70 a sorti beaucoup de choses et ce nouvel album, Black Ohms, pour le label Beta Lactam Ring, est une pure merveille tonale, évoquant un croisement plutôt bâtard entre Sunn et Durutti Column. Composé de longs moments de drones fabriqués à la guitare ou au moog, Black Ohms exsude quelque chose de bravement monolithique, impassible et confit dans un registre délétère qui ne peut que me plaire. Comme le KTL évoqué ici la semaine dernière, Black Ohms déploie une mélancolie inattendue, un amateurisme séduisant, qui hypnotise et rassure, endort et cajole. La beauté de ces disques est bien qu’ils ne tentent jamais d’être pop, mais parviennent tout de même à toucher droit au coeur, débordant d’une naïveté dont on ne veut surtout pas savoir si elle est feinte ou calculée. On ne veut croire qu’une chose, qu’une chose unique : qu’en écoutant ce disque, des démons et des apparitions et des fantômes et des anges finiront par surgir , juste là.

L’un des plus passionnants groupes de krautrock, Cluster (alias le duo Moebisu et Roedelius), a connu une genèse sous le nom de Kluster. Ce premier groupe était alors un trio incluant Conrad Schnitzler, musicien que l’on retrouve sur le premier album de Tangerine Dream puis sur une multitude d’albums solo, tout au long des années 70, 80, 90 et 2000. Ensemble, ils ont enregistré deux albums dont les éditions originales sont rarissimes : édités à 300 exemplaires, dans des pochettes assez singulières, ils sont une sorte de Graal pour les collectionneurs de krautrock. Mais aussi pour tous ceux que la musique électronique intéresse. Ces deux disques contiennent des compositions bourdonnantes, électriques, assez dévastatrices, très sombres. Elles le sont d’autant plus que sur chaque disque, la face A inclut des textes monocordes en allemand qui récite des paroles religieuses. L’explication est presque drôle : les deux disques avaient été subventionnés par un label religieux qui voyait dans cette musique  le moyen de faire du prosélytisme… Tout récemment, deux labels ont réédité les albums : l’américain Water en a fait un triple CD (plutôt moche, mais contenant un livret bien fourni ainsi qu’un disque bonus du groupe Eruption mené par Schnitzler sans Moebius et Roedelius), les japonais Captain Trip ont réédité à l’identique et de façon assez sublime les deux albums (l’un est oir et l’autre est rose, avec à chaque fois des bonus signés Kluster-Eruption). Pour corser le tout, le label Important a sorti deux live de 1971 signés Kluster, mais enregistrés après le départ de Moebius et Roedelius. On y entend un groupe encore plus déterminé à construire des paysages sonores bourdonnants, délaissant les mélodies pour des textures décaties, extrêmement modernes.

Tout à fait méconnu, cet album n’en est pas moins l’un des plus inspirés (et inspirants) des années 70 allemandes et de la famille (plutôt vaste et pléthorique) krautrock. Sorti en 1972, sur le label Pilz (un champignon psyché pop en guise de logo central), Saat est un album assez singulier, mené par un duo de voix anglaises, masculine et féminine, construit sur des fondations folk, mais tout à fait illuminé par des instruments et des arrangements électriques. Guitares, orgues, basses, effets sous-jacents : tout le disque bourdonne, envoûte, part souvent dans d’inattendues vrilles sonores, superpose les textures, enchaîne les compositions complexes, mais jamais compliquées ou  techniques. Il y a là quelque chose d’assez cosmique, comme un rêve  à demi-éveillé.  Le même label a sorti au moins deux autres albums de folk allemand acide et rageusement rêveurs : Traum par Hoelderlin et le premier disque de Broselmaschine.

Difficile de faire mieux que Can en termes de musique et de mythologie rock : ce groupe a, à peu près, tout digéré de ce qui l’a précédé musicalement et en a profité pour inventer (inventorier aussi, presque) un nombre étonnant de formes nouvelles, déclinées au long d’albums dont l’écoute demeure un miracle d’intemporalité. J’adore Can et chaque image de ce groupe, notamment avec Damo Suzuki au micro, est une expérience quasi religieuse.

Cette semaine, à Paris, il ne faut pas rater le concert d’un groupe plus que mythique : les anglais White Noise, qui ont notamment sorti un disque électronique et psychédélique à la fin des années 60. Ils se produisent à la Bellevilloise, durant une journée consacrée aux 40 ans de Mai 68 - avec un mois de décalage sur les célébrations officielles, on appréciera le comique très LSD, en retard d’une séquence, de la date…

A la même affiche, il y aura aussi le trublion psyché funk Arthur Brown, qui a aussi sorti quelques disques mythiques, les français Turzi et Etienne Jaumet (Zombie Zombie), une projection de films de Pierre Clémenti (New Old, Visa de Censure), ainsi que des débats - dont on espère que les participants auront ingurgité autant de pilules qui font disjoncter les neurones que les gars de White Noise avaient dû s’en enfiler en 68, en produisant leur disque d’hallucination proto-folle. Bref, à ne pas rater.

Je suis fasciné par l’univers sonore de Nurse With Wound, depuis plusieurs années déjà. Le groupe, qui est surtout l’émanation de la vision musicale d’un seul homme, l’anglais Steven Stapleton, existe depuis la fin des années 70. A cause de ses premiers disques assez denses, sombres, tendus, composés de paysages sonores froissés, de collages expérimentaux oscillant entre le bourdonnement et le dadaïsme pur, le groupe a été catégorisé dans la musique industrielle. Pourquoi pas ? Le genre est, en fait, tellement vaste qu’on peut y mettre beaucoup de monde. Toujours est-il que Nurse with Wound déroute souvent l’auditeur en empruntant des voies inattendues.

La semaine dernière, par exemple, réduit à un duo, NWW jouait à Paris à la Cité de la Musique, sonorisant un film assez magique de Murnau, la terre qui flambe. La partition était composée de bruits de vieux vinyles qui craquent, de drones résonants et, parcimonieusement, de touches de piano. L’ensemble était d’une beauté assez spectrale, en plein accord avec le film et j’ai hâte que ce petit ensemble sorte un jour en disque. En attendant, dès la fin du concert, j’ai acheté le nouvel album du groupe, Huffin Rag Blues, qui venait d’être mis en vente. Musicalement, rien à voir avec le concert, bien que le disque ait été fait par le même duo (et avec quelques invités, notamment au chant). Ici, pas de drones, ni de strates industrielles ou krautrock. Tout cela laisse place à des sons et des compositions bien plus lounge, latines presque, parfois étrangement blues. Mais, comme d’habitude chez NWW, dès qu’un climat s’installe, il devient urgent de le modifier, de la casser. Ici, après quelques morceaux qui font croire que l’on est revenu quelque part dans les années 50, dans un club métissé de jazz, surgissent soudain des enregistrements de bruits d’animaux, de ferme, qui happent progressivement l’attention jusqu’à chasser toute chanson. Le changement est surréaliste, drôle, perturbant. Et laisse la place à un morceau qui fait penser à un pastiche assez génial de Nick Cave.

Et d’un bout à l’autre tout le disque nous malmène ainsi, prenant un vrai plaisir à distiller des sonorités plaisantes, immédiatement accessibles, mais comme pour les réduire subrepticement au néant en y incorporant des sons presque subliminaux qui disent que cet easy-listening là n’est que de façade, que l’on s’amuse bien, mais jamais entièrement. Il y a un vice caché dans ce bonheur-là, qui donne d’ailleurs au plus beau morceau du disque, le joliment titré Thrill of Romance… ?, une patine extrêmement élégiaque rehaussant plus encore la nostalgie et les larmes rentrées qui pointent dans la voix réverbérée de la chanteuse Freida Abtan - comme une version de fin de nuit, primitive et fatiguée, d’un morceau de Can ayant oublié toute frénésie dansante au profit d’une quiétude malaisée de mort annoncée.

Je note juste ceci : le morceau de Marianne Faithfull intitulé Dreamin my Dreams sorti en 1978 est beau à pleurer ; sur son maxi produit par Clash en 1982, Futura 2000 cite Jean-Miche Basquiat ; la face B d’Aguirre (1976) de Popol Vuh sombre joliment entre LaMonte Young et Double Leopards ; la face B de Toi mon Toit (1986) s’intitule Marie et c’est charmant, charmant, charmant - me donne envie encore une fois de rencontrer Elli Medeiros.

Difficile de résister à cet album, qui demeure un vrai disque de chevet. Ou plutôt, qui demeure un disque d’accompagnement lorsqu’à peu près tous les autres ont été épuisés. Kid A possède peut-être cette grâce parce qu’il est justement un amalgame de plusieurs autres choses que j’aime tant (Aphex Twin, Autechre, Boards of Canada, John Cage, LaMonte Young, etc.) et que, comme un roman policier un peu pervers, il parvient à les vulgariser, mais en les habillant toutes de nouveaux habits plutôt luminescents.

Il y a là quelques morceaux de choix, bien sûr, et j’adore le titre même de How To Disappear Completely, qui ouvre l’album comme un programme quasi politique : voici notre nouvelle vie tandis que l’ancienne disparaît, semblent-ils dire là. Et puis, il y a un morceau, collé au bout de la face B du premier disque en vinyle (il y en a deux dans cette édition, au format court de 25 cm) : Treefingers, qui évoque un moment d’apesanteur, entre mélodie et bourdon, sensiblement menu et frissonnant. Comme un instant de déraison annoncée. Voilà. Avec les années qui avancent, j’aime de mieux en mieux ce disque et ses airs glacés qui font dormir doucement, rêver lentement.

Je suis arrivé au krautrock par Can et Neu!, pour enchaîner avec d’autres groupes, notamment les grandioses Ash Ra Tempel. Tangerine Dream a toujours été un mystère : ce groupe était-il écoutable ? Julian Cope m’avait fourni un début de réponse : dans son livre Krautrocksampler, il disait que les quatre premiers albums du groupe étaient les seuls essentiels : il s’agit de ceux d’avant la signature avec Virgin, lorsqu’ils étaient édités par le label Ohr, mythique maison indépendante allemande. D’ailleurs, ce sont les moins courants. Les autres, je les voyais trop trainer dans les bacs à soldes, résidus des collections des hippies seventies qui avaient depuis longtemps revendu leurs disques en même temps qu’ils perdaient leurs illusions. Depuis, peu à peu, je me mets à réévaluer cette époque de Tangerine Dream, ne serait-ce que parce qu’ils symbolisent un moment atypique : leurs disques étaient composés de longs morceaux, souvent un seul divisé en deux faces, et édités par Virgin, maison hippie mais qui parvenait tout de même à toucher un public assez large, plutôt pop. Aujourd’hui, personne ne prendrait un tel risque et encore moins Virgin, non ? Toujours est-il que je me suis racheté samedi dernier un exemplaire de Rubycon. J’en avais déjà acheté un ou deux exemplaires dans le passé, mais vite revendus - je ne comprenais pas vraiment cette musique, ou en tout cas je la comprenais moins que les drones cosmiques des premiers albums du groupe. Aujourd’hui, sans doute grâce à une écoute plus poussée de groupes comme Quiet Village, Studio et quelques autres, je m’immerge plus facilement dans tout ce qu’a pu faire Tangerine Dream. Et Rubycon me semble un vrai parangon. Le disque débute comme une expérimentation concrète, mêlant sonorités électroacoustiques et atmosphériques, avant d’embarquer, soudainement, dans une odyssée plus rythmée et résonante, comme de la techno ralentie mise sous un aquarium, baignée de drones, de nappes délétères. Bref, il y a là de quoi imaginer un univers entier, le temps de deux faces de 17 minutes chacune. Bien sûr, il y a une vraie saveur hippie dans ce disque, mais il ne sent plus tellement le patchouli d’époque. Au contraire, il est sensiblement baigné dans une onde de violence rentrée, d’énervement caché, comme une implosion permanente des sens.

Voilà, Klaus Dinger est mort et je l’ai appris cette semaine. Je n’ai de toute manière jamais eu envie de voir Neu! sur scène. Parce que ce groupe a toujours été dans mon esprit un grand groupe de studio, dont je ne comprenais rien aux techniques, ni aux machinations. Je n’ai jamais compris comment ils faisaient cette musique impeccable et je n’ai jamais voulu les voir tenter de la reproduire. Dans les années 90, un CD live témoignait d’ailleurs de leur incapacité à le faire. Et puis, je suis aussi heureux qu’ils ne se soient pas reformés, n’aient pas essayé de rejouer, sur scène ou ailleurs - tout comme Can, qui n’a jamais voulu remonter sur scène, même à l’époque où ils s’étaient retrouvés pour faire des interviews. Neu! demeurera un mystère rêvé et leur morceau Hero sera toujours dans mon esprit le papyrus à partir duquel Bowie a composé son propre Heroes berlinois. Certains groupes sont des modèles, des points à partir desquels partent des milliers d’échos.



Le mix de Minizza publié dans le post précédent m’a donné envie de me replonger dans quelques disques de rock allemand des années 70 qui n’y figuraient pas : Popol Vuh, Cosmic Jokers, Ash Ra Tempel. Mais aussi, moins connus, Hoelderlin, Emtidi, Broselmaschine : trois groupes kraut, acides et folk sortis sur le label Pilz.
Il y a aussi des albums encore plus obscurs comme Crawling to Lhasa de Kalachakra, Edge of Time de Dom, les deux disques d’Annexus Quam, Cosmic Music Experience de Limbus 3, Mandalas de Limbus 4, tous ceux de Brainticket.
Mais surtout, je me suis mis à élaborer une liste de quelques disques qui ne sont pas du krautrock, pas allemands non plus, mais faits dans le même esprit, comme des hommages implicites ou déformés. J’en ai fait un Top 10 que voici :

1. Rite de Julian Cope : vendu uniquement par correspondance lors de sa sortie au début des années 90, cet album était un hommage de Cope à ses héros allemands comme Ash Ra ou les Cosmic Jokers dont il réinventait la musique, à coups de rythmes martiaux, de guitares planantes, de synthétiseurs décatis. Une merveille.

2. A Ghost is Born de Wilco : étrange mélange entre rock américain, drone et injections inspirées par Neu. Exercice magistral et réussite lumineuse.

3. Super 45 de Stereolab : le premier disque du groupe lorgnait furieusement vers Neu et Can. C’est en tout cas grâce à lui qu’en 1991, date de sa sortie, d’une interview du groupe dans le NME et de la distribution parcimonieuse du disque dans quelques boutiques parisiennes dont la Danceteria et New Rose, que je me suis plongé dans le krautrock.

4. She and Me Fall Together in Free Death de Nurse With Wound : plusieurs disques de Nurse With Wound se réapproprient le krautrock. Mais c’est sur cet album, et son morceau titre, que Nurse y parvient le mieux et transcende le genre en le mêlant à des morceaux folk et de musique concrète. Nurse With Wound a aussi communié avec le krautrock sur les remixes produits par Stereolab, dignes d’Amon Duul, foux furieux.

5. A de Turzi : ce groupe français des années 2000 étonne par sa capacité à réinventer le krautrock en le mélangeant à des influences noise, prog et minimalistes. Premier album sorti en 2007, qui promet une suite tapageuse.

6. Exquisite Lust d’Expo 70 ; un américain qui sort des CDr sur lesquels il joue comme s’il était à Dusseldorf en 1974. Du pur Harmonia lo-fi et cosmique, comme dans un rêve lointain.

7. Black Oni de Guapo : plus prog que kraut, mais tout de même très en phase avec les hippies allemands.

8. Live de Bardo Pond : sorti sur le label Archive, ce disque est d’un calme onirique, planant, mêlant guitares volantes et flûtes célestes. Le meilleur album de ce groupe de Philadelphie, qui ne cède rien au bruit et donne tout au calme et à l’élévation.

9. #3 de Pharaoh Overlord : des scandinaves qui font du stoner kraut hypnotique et se produisent aussi sous le nom de Circle. Dans le même genre, essayer aussi I DOn’t Want to go to bed de Cul de Sac, plus arty et américain, mais très bon aussi.

10. Flood et Feedbacker de Boris : sur ces deux albums, les japonais Boris jouent comme s’ils étaient des Ash Ra Tempel punks. Le premier est plus acoustique, le second est d’une électricité rageuse, tendue.


Mes amis de Minizza ont mis en ligne un mix qu’ils viennent de faire pour la Cartonnerie de Reims. Un vrai best of du genre avec plusieurs clins d’oeil à des déclinaisons extra-allemandes comme Silver Apples ou Wilco. La playlist complète :

Voici la playlist
HNAS - Wie Ein Bock Am Michelstag
Neu! - Hallogallo
CAN - Spoon
Faust - The Sad Skinhead
Silver Apples - Lovefingers
Fujiya & Miyagi - Ankle injuries
Turzi - Alpes
Kraftwerk - Ruckzuck
HNAS - Guavenschmäh
Eno & The Winkies - Baby’s on fire
The Monks - Higgle-dy-piggle-dy
Wilco - Spiders (Kidsmoke)
Lcd Soundsystem - All my friends
Sonic Youth - Reena
Neu! - Fur Immer (forever)
System 7 - Interstate
Grauzone - Wütendes gras
Harmonia - Monza - Rauf Und Runter
Stereolab - Revox
Goblin - Tenebre (main title)
People like us - Ursula Fahrt Ski

Allez l’écouter là (il faut s’enregistrer sur le site, c’est gratuit) :
http://www.brocoli.org/v1/