You are currently browsing the tag archive for the 'krautrock' tag.

Dans mon panthéon musical, Cluster II est un classique, un album auquel je reviens sans cesse depuis 15 ans, depuis la première fois queje l’ai entendu. Sa pochette est follement pop, mais pas dans le sens de Warhol. Plutôt dans la même mesure que l’étaient les génériques dessinés et animés des émissions de télé des années 70 : naïfs, enfantins, lumineux. La musique est tout différente de la pochette, bien plus sombre, décatie. Des drones construits en direct, qui sonnent comme les hélicoptères d’Apocalypse Now et tranchent dans les oreilles. Il y a là comme un rêve qui se joue, parfois empli d’échos de guitares hawaïennes salement saturées. Sorti au début des années 70, cet album est bien de son époque, idyllique, rêveur, ombrageux. Le suivant, Zuckerzeit, sera bien plus pop et volatile, rythmique et galopin, tout aussi essentiel que celui-ci, comme une face plus fugace d’un bel astre noir.

Comme quelques autres, j’avais entendu parler d’Expo 70 sur le site de la boutique américaine (San Francisco) Aquarius Records. A l’époque, il y a deux ou trois ans, j’avais commandé certains de ses CDR, contacté le guitariste se dissimulant derrière ce groupe et écrit un ou deux textes pour parler de tout cela, notamment du lien évident entre la musique d’Expo 70 et tout ce que j’aime : le Krautrock, Spacemen 3, La Monte Young, etc. Depuis Expo 70 a sorti beaucoup de choses et ce nouvel album, Black Ohms, pour le label Beta Lactam Ring, est une pure merveille tonale, évoquant un croisement plutôt bâtard entre Sunn et Durutti Column. Composé de longs moments de drones fabriqués à la guitare ou au moog, Black Ohms exsude quelque chose de bravement monolithique, impassible et confit dans un registre délétère qui ne peut que me plaire. Comme le KTL évoqué ici la semaine dernière, Black Ohms déploie une mélancolie inattendue, un amateurisme séduisant, qui hypnotise et rassure, endort et cajole. La beauté de ces disques est bien qu’ils ne tentent jamais d’être pop, mais parviennent tout de même à toucher droit au coeur, débordant d’une naïveté dont on ne veut surtout pas savoir si elle est feinte ou calculée. On ne veut croire qu’une chose, qu’une chose unique : qu’en écoutant ce disque, des démons et des apparitions et des fantômes et des anges finiront par surgir , juste là.

L’un des plus passionnants groupes de krautrock, Cluster (alias le duo Moebisu et Roedelius), a connu une genèse sous le nom de Kluster. Ce premier groupe était alors un trio incluant Conrad Schnitzler, musicien que l’on retrouve sur le premier album de Tangerine Dream puis sur une multitude d’albums solo, tout au long des années 70, 80, 90 et 2000. Ensemble, ils ont enregistré deux albums dont les éditions originales sont rarissimes : édités à 300 exemplaires, dans des pochettes assez singulières, ils sont une sorte de Graal pour les collectionneurs de krautrock. Mais aussi pour tous ceux que la musique électronique intéresse. Ces deux disques contiennent des compositions bourdonnantes, électriques, assez dévastatrices, très sombres. Elles le sont d’autant plus que sur chaque disque, la face A inclut des textes monocordes en allemand qui récite des paroles religieuses. L’explication est presque drôle : les deux disques avaient été subventionnés par un label religieux qui voyait dans cette musique le moyen de faire du prosélytisme… Tout récemment, deux labels ont réédité les albums : l’américain Water en a fait un triple CD (plutôt moche, mais contenant un livret bien fourni ainsi qu’un disque bonus du groupe Eruption mené par Schnitzler sans Moebius et Roedelius), les japonais Captain Trip ont réédité à l’identique et de façon assez sublime les deux albums (l’un est oir et l’autre est rose, avec à chaque fois des bonus signés Kluster-Eruption). Pour corser le tout, le label Important a sorti deux live de 1971 signés Kluster, mais enregistrés après le départ de Moebius et Roedelius. On y entend un groupe encore plus déterminé à construire des paysages sonores bourdonnants, délaissant les mélodies pour des textures décaties, extrêmement modernes.

Tout à fait méconnu, cet album n’en est pas moins l’un des plus inspirés (et inspirants) des années 70 allemandes et de la famille (plutôt vaste et pléthorique) krautrock. Sorti en 1972, sur le label Pilz (un champignon psyché pop en guise de logo central), Saat est un album assez singulier, mené par un duo de voix anglaises, masculine et féminine, construit sur des fondations folk, mais tout à fait illuminé par des instruments et des arrangements électriques. Guitares, orgues, basses, effets sous-jacents : tout le disque bourdonne, envoûte, part souvent dans d’inattendues vrilles sonores, superpose les textures, enchaîne les compositions complexes, mais jamais compliquées ou techniques. Il y a là quelque chose d’assez cosmique, comme un rêve à demi-éveillé. Le même label a sorti au moins deux autres albums de folk allemand acide et rageusement rêveurs : Traum par Hoelderlin et le premier disque de Broselmaschine.
