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Les Scrambled Eggs sont un groupe de Beyrouth, un peu les Sonic Youth de Gemmayzé (une rue de la ville), et ce sont mes potes. Mais ça fait au moins un an que je ne les ai pas revus. J’ai eu de leurs nouvelles par l’intermédiaire du film Je Veux Voir, de Khalil Joreige et Joana Hadjithomas, avec Catherine Deneuve. Accolé à deux secondes de ma musique, au bout du film, il y a leur morceau Let It Go, qui est un condensé de ce que j’aime le plus en rock, en pop, en énergie flagrante et massive. Charbel, le chanteur et guitariste, y chante mieux que jamais - à moins que ce ne soit moins bien que jamais : dans l’un ou l’autre cas, il reste saisissant de vérité et cette chanson est irrésistible.

http://www.myspace.com/scrambledeggslebanon

J’adore cette image, elle dit tout de mon pays, de sa fascination pour les figures charismatiques, de la détresse qu’on y ressent camouflée derrière une immense dose de bel orgueil.

Tout ce qui parle de Cannes aujourd’hui semble sous le charme de Waltz with Bashir, le film d’animation israélien qui relate les massacres de Sabra et Chatila, à l’époque où l’armée israélienne, Tsahal, était dans Beyrouth. Je n’ai pas vu le film et j’aimerais le voir parce que le fait d’en entendre parler ravive quelques souvenirs de cette époque, des années 82-83, lorsque j’avais 11 ans et que je découvrais que je vivais depuis quelques années déjà dans un pays en guerre. Non pas que je l’ignorais, mais c’est à ce moment-là que je l’ai clairement exprimé, que j’ai perçu que mon quotidien n’était pas le plus normal du monde. Il était juste le mien et celui de mes proches.

Je me souviens donc de mes parents qui sont venus me chercher à l’école, du départ de la maison, de la vie pendant quelques mois de l’autre côté de Beyrouth. Je ne me souviens pas du retour à la maison, et à peine des images de soldats israéliens dans les rues. Je me souviens davantage des miliciens libanais et, plus loin, de ceux de l’OLP, puis de leur absence. Je me souviens à peine aussi de Sabra et Chatila, de l’annonce des massacres, des premières images. Je me souviens de la mort de Bachir Gemayel et de tous les fantasmes qui en ont suivi. Je me souviens que je ne savais pas encore ce qu’était le fascisme et que je le regrette aujourd’hui.

Je ne me souviens, en fait, plus de grand chose, sinon qu’il faisait souvent noir, qu’il y avait souvent du bruit dehors et que les sons des obus qui partent sont tout à fait différents de ceux qui atteignent un impact. Mais je ne sais plus lequel des deux est le plus sourd, ni lequel est le plus métallique.

Samedi 17, à Cannes, il y aura la projection du film de Joanna Hadjithomas et Khalil Joreige, Je veux Voir. J’avais suivi la genèse du film dans les inrocks : après la guerre de 2006, les deux cinéastes sont partis au Liban avec l’actrice. Le film montre ça : Deneuve au Liban, en compagnie de l’acteur Rabih Mroué, qui lui sert de chauffeur - ou plutôt de compagnon de discussion. Tandis qu’elle regarde le pays, il parle. Et cette position m’évoque celle d’autres libanais devant d’autres occidentaux : il faut toujours parler, analyser, scruter, raconter, pour expliquer ce qui se passe, ce qui s’est passé, ce qui continue à poindre dans ce pays. Quand on n’y est pas, on ne peut pas vraiment savoir.

J’ai vu le film il y a quelques jours parce que durant son montage, les réalisateurs m’avaient demandé un CD de mes morceaux et en ont utilisé un dans la BO. Donc, tout ce que je pourrais écrire sur ce film est forcément partisan. Je peux tout de même dire que les drones assez tristes que Scrambled Eggs, groupe de Beyrouth très inspiré, a composé pour le film relatent bien ce sentiment de fausse quiétude, de calme comme rentré dans de la came, que j’ai souvent ressenti, entendu, vu par là-bas.

Je peux aussi écrire que le film m’a touché parce qu’il parle d’abord d’humanité et de fragilité, du sentiment peu exprimé de l’incompréhension face à un univers inconnu, que l’on sentait familier, que l’on découvre extrêmement étranger. La présence même de Deneuve est troublante : figure de cinéma, elle redevient à mesure que le film avance une femme perdue dans un pays dont elle ne saisit pas tout, mais qui dévoile d’une manière oblique son corps, sa parole, sa pensée, ses sentiments presque. J’adore l’un des derniers plans sur elle, où l’on voit son regard attendri, amoureux presque, à l’égard de son compagnon d’une journée (d’un film).

Et la toute dernière séquence est une madeleine pour moi : elle montre des parties de Beyrouth, la nuit, que j’adore et on y entend une chanson des Scrambled Eggs qui mériterait d’être sur un label comme Domino, qui est juste une grande chanson pop. Bref, quand ce film sortira au cinéma, allez le voir et dites-vous qu’il y a là-dedans un peu plus que le Liban et un peu plus que Deneuve aussi.

Un extrait d’un article de Robert Fisk lu sur le site de The Independent.

Robert Fisk: Gun battles as Hizbollah claims Lebanon is at war

Friday, 9 May 2008

(…)

It was a dark and distressing speech by the secretary general of Hizbollah, which came less than 24 hours after the Grand Mufti, Mohammed Kabbani, furiously referred to the Hizbollah as “armed gangs of outlaws that have carried out the ugliest attacks against the citizens and their safety”. Needless to say, neither Nasrallah nor Kabbani stated the obvious – that the first represents a large number of the Shia Muslim community and the second most of the Sunnis.

The sectarian background to this dangerous game is the point, of course. The street battles in Beirut are between Shia and Sunni, the first supporting the Iranian-armed Hizbollah, the second the Lebanese government, which now regularly carries the sobriquet “American-backed”. In other words, the collapse of Beirut these past two days is part of the American-Iranian conflict – even though, be sure, the Americans will blame the Hizbollah for this and the Iranians will blame the Americans.

(…)

All of which continues Lebanon’s crisis. Beirut airport remained largely empty of aircraft yesterday – the Christian daily L’Orient Le Jour rightly suggested that it had been taken hostage by Hizbollah, who control all roads to the terminal – and there were brief gun battles between government and opposition supporters in the Bekaa Valley town of Saadnayel. Yet again, burning tyres were set up in areas demarcating Shia and Sunni districts, and the army closed the Corniche Mazraa highway, which divides west Beirut. By last night it was the scene of a gun battle. Kuwait urged its citizens to leave Lebanon – without being obliging enough to tell them exactly how to perform this task without an airport.

Pour avoir des nouvelles, j’appelle mes parents. A Beyrouth, ils ont plusieurs téléphones. Mais il leur arrive de ne pas répondre, parfois. Ce matin, ils ne répondaient pas et j’ai compris, vite, pourquoi j’avais si mal au ventre, si peu dormi. Mon coeur bat très vite en ce moment, comme s’il se battait pour dégorger quelque chose de coincé.

Je vais voir le blog de Mazen Kerbaj et ses dessins qui nous avaient donné des nouvelles quotidiennes il y a deux ans pendant la guerre entre Israël et le Hezbollah. Je regarde aussi Libération.fr qui a déjà consacré plusieurs sujets au Liban, aujourd’hui. Je n’en trouve pas d’autres ailleurs et même s’ils m’attristent, s’ils sont durs à lire, si j’ai envie d’y lire autre chose, je ne vais pas vraiment chercher ailleurs. Je me souviens d’un coup, de la guerre il y a deux ans et de ce qu’on avait tenté d’écrire dans les Inrocks. Je n’y suis plus, et je ne sais plus où écrire sur Beyrouth, sinon ici.

Ce qui me déroute, ce sont les images d’armes dans Beyrouth. La dernière fois, il y a deux ans, la guerre était quasiment hors de la ville. Mais cette fois-ci, tout cela se passe à côté de chez moi. Et le plus troublant, comme d’habitude, c’est de ne pas y être tout en étant replongé dans la familiarité des événements, comme si ces armes et ces cagoules avaient toujours appartenu à ces rues.

Un sms à ma mère, qui me répond : “ça va… un peu de tirs au loin… biz” qui ne peut que me rappeler sa phrase d’il y a deux ans “on a entendu quelques coups au loin”, après la guerre.

Philippe répond ce mot : “tétanisé”. Je ne sais presque pas lui répondre. Khalil au téléphone a l’air aussi perdu que moi. “Qu’est-ce qu’on fait ?”. Sandra dit “ça peut aller”.

Je n’ai rien à dire, rien à commenter, plus rien à partager.