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Cannabis de Nino Ferrer, sur des images de Nino, montées post-mortem en 2003. Nino s’est donné la mort en 1998, le 13 août. Deux jours avant son anniversaire. En 2005, Christophe Conte et moi avons écrit sa biographie, que sa famille n’avait pas appréciée (après nous avoir tout de même sympathiquement accueilli chez eux, chez lui). Nous y avions mis beaucoup de nous-mêmes, de Nino et de son époque aussi, je crois. Et écoutez ses disques, certains sont toujours merveilleux, à commencer par les albums Métronomie, Nino et Radiah, etc. Personnellement, j’ai toujours un faible pour le morceau La Rua Madureira, bossa sixties atypique et mélancolique.

Depuis que j’ai découvert son premier CD l’an dernier à Marseille, sous une pochette sérigraphiée par le Dernier Cri, je guette les tentatives discographiques de Bex. Et là, je suis très heureux de découvrir que son nouveau disque, tout en bruits et en fureurs lentes, est enveloppé du plus bel écrin : un livre de ses dessins sérigraphiés, édité à 200 exemplaires et trouvé en même temps que celui, encore plus éblouissant, de Mat Brinkman. Il y a là comme une parenté dans la monstruosité, les mutations, les dessins devenus comme radioactifs - je reparlerai de celui de Brinkman dans un prochain post. En attendant, la musique de Bex est
un idéal négatif pour la saison : tout en boucles de guitares, oraisons rauques, échos distants, instincts caverneux. Installé à Marseille (tout comme l’excellent shoegazer Alcest est situé quelque part vers Avignon je crois), Bex donne envie, tout comme le Dernier Cri, de retourner se frotter à cette ville, tout contre, tout contre.

Sur le site de Stephen O’Malley : www.ideologic.org

Ces photos envoyées par Laurent Bergès me donnent très envie d’aller les voir à Paris alors même que je redoutais ce concert, histoire de ne pas être déçu, vingt ans plus tard par le groupe qui a changé ma vie, vraiment.

J’ai acheté ce disque parce que j’en avais entendu parler et surtout parce que j’en ai entendu un court extrait dans le magasin où je l’ai trouvé. J’ai immédiatement pensé à la première fois que j’ai entendu Six Organs of Admittance : le même ton légèrement lugubre, la même mélancolie, le même vent, qui souffle quelque part derrière. Mais ici, il y a moins de dextérité, presque pas de voix, moins de pathos, et peut-être un peu plus de tristesse qui s’échappe des minces espaces de silence qui subsistent entre les résonances des cordes. Ben Nash est anglais et il faut écouter son disque d’une sensibilité qui pousse à l’abandon de soi.

www.myspace.com/bennash1

http://www.aurora-b.com/BEN_NASH.php

Un gros livre serti de deux CD, eux-mêmes emplis de morceaux inouïes. Victrola Favorites est un objet rare, qui déborde de l’affection que lui ont porté ceux qui l’ont conçu : les musiciens du groupe de Seattle Climax Golden Twins, méconnu mais tout à fait appréciable, notamment sur ses albums les plus calmes, qui jouent dans la sphère hybride entre Sonic Youth, Sun City Girls, Animal Collective, mais en bien plus calme, paisible, lent, indolent, paresseux. Victrola Favorites compile des morceaux collectionnés sur des 78 tours, qui n’ont rien de contemporain. Tout ici date des années 20, 30, 40, bien avant l’invention de la pop. Et tout, aussi, provient d’une multiplicité de zones géographiques : un morceau de blues avoisine une comptine thaïlandaise, un enregistrement indien succède à une mélopée iranienne. Ce genre de projet est toujours, sur le papier, enthousiasmant. A l’écoute, c’est souvent plus difficile et l’on s’empresse vite de ranger tout cela. Mais, ici, rien n’y fait : les deux disques sont entêtants, compilés avec une singularité rare, qui donne envie de n’écouter que cela des heures durant, de se perdre dans ces drôles de mélodies ondulantes et emplies de craquements nettoyés, de se retrouver invisible traversant un étrange tunnel temporel, qui vide tout autour de soi. Le livre même est perturbant, sensoriellement : peu de textes explicatifs, mais des images plutôt, qui se croisent, glanées, repiquées sur les 78 tours originaux et formant une tapisserie de rêves et de souvenirs dont on n’avait pas idée. Sur le même label, Dust-to-Digital, il y a d’autres excellentes compilations dont l’anthologie Fonotone Records (emballé dans une boîte à cigares !), la récente Black Mirror, faite sur le même principe de collecte de morceaux quasi antédiluviens venus des quatre coins du monde (mais là, tous achetés à quelques kilomètres au plus de Baltimore, où habite le compilateur de ce disque). Sans oublier le fabuleux coffret tout en bois Goodbye, Babylon. Mais, c’est bien ce Victrola Favorites qui gagne haut la main le prix d’intemporalité, de lieu musical où se perdre à souhait.

Deux albums de Sonic Youth sont annoncés ces jours-ci. Le premier, pochette ci-dessus, est un enregistrement live, sorti dans la série SYR, plutôt expérimentale et dans laquelle était paru plus tôt cette année un vinyle fait de deux compositions plutôt drone. Ici, une seule composition de 60 minutes, improvisée et enregistrée dans un festival en compagnie de Mats Gustafsson, saxophoniste, et Merzbow. Sur son site, le groupe précise qu’il jouait avant Black Sabbath. Cet enregistrement, édité par le groupe, contrastera bien avec la compilation Hits Are For Squares, qui n’est disponible que dans les Starbucks (américains, a priori). La bonne idée du disque : les morceaux ont été choisis par les copains du groupe, mais pas n’importe lesquels. On retrouve par exemple des morceaux choisis par Beck ou Gus Van Sant. On a bien les amis qu’on peut.

Difficile de faire mieux que Can en termes de musique et de mythologie rock : ce groupe a, à peu près, tout digéré de ce qui l’a précédé musicalement et en a profité pour inventer (inventorier aussi, presque) un nombre étonnant de formes nouvelles, déclinées au long d’albums dont l’écoute demeure un miracle d’intemporalité. J’adore Can et chaque image de ce groupe, notamment avec Damo Suzuki au micro, est une expérience quasi religieuse.

Les chansons de Stanley Brinks, en écoute sur son myspace par exemple, me touchent étrangement, me font hérisser les poils. J’en ai profité pour poser quelques questions par mail à leur auteur, André Herman Dune rebaptisé Stanley Brinks comme pour se refaire une virginité musicale.

Tes chansons semblent souvent autobiographiques - ou évoquent souvent ta famille (frère, mère, etc.) : est-ce une nécessité de mettre ton environnement familier dans tes chansons ? Je pense que mes chansons ne sont pas plus autobiographiques que d’autres. Plutôt moins en fait, c’est peut-être pour ça que de temps en temps je suis explicite (et que ceux qui connaissent mes albums le remarquent). C’est comme en Hip Hop quand on crie son propre nom et celui de ses copains, c’est juste une forme amusante donnée & un texte qui de toute façon dévoile.

Quand elles semblent raconter ta vie (comme sur dreamboat), tes chansons te montrent à travers un regard doux-amer. La nostalgie est-elle une source d’inspiration primordiale J’aime bien le doux dans le doux-amer, c’est ce que je préfère. ça aide à faire passer l’excès de gingembre. Les pleurs et les rires sont presque la même chose, en musique comme en dialogue. Le geste même de l’écriture est essentiellement nostalgique, c’est probablement vrai pour tout le monde.

Comment ta manière de composer a-t-elle évolué depuis tes débuts ? Ton changement d’identité (évoqué dans le morceau Stanley Brinks) a-t-il affecté ta manière de faire tes chansons ? J’ai changé de nom peu après avoir acheté un gramophone, l’influence principale (bien que pas évidente formellement) de Stanley Brinks est de la musique à texte des années 30, qu’André Herman Düne n’avait jamais entendue.

Tes arrangements se font de plus en plus sophistiqués : y a-t-il des arrangeurs ou des compositeurs classiques (ou issus du jazz) que tu admires et qui t’inspirent ? Gerry Mulligan, Steve Lacy. Beaucoup.

Quelles relations ou correspondances perçois-tu entre ta manière d’écrire et l’autobiographie comme genre littéraire ou de bande dessinée ? Je suis beaucoup plus dans le vague, je crois. Les détails ne peuvent pas être nombreux dans le temps d’une chanson, ils servent plutôt comme une ponctuation au sein d’un poème. Ils prennent en même temps une importance qu’ils ne peuvent pas avoir dans des formes plus développées de journal. Les chansons perdent beaucoup à être illustrées ou expliquées. Mais il y a des exceptions.

Mes chansons préférées de Nick Drake :

Time has told me

Things behind the Sun

Riverman

Northern Sky

One of these things first

(Pink Moon est peut-être mon album préféré de tous les temps

- avec Five Leaves Left ?)

Parce que je me demande à quoi ressemble l’exposition. Et si on y voit la collection de cassettes noise de Thurston Moore ? Ou des originaux de Raymond Pettibon, Richard Prince ? Ou si quelqu’un a pensé à y afficher l’adaptation en deux pages minimales du morceau Schizophrenia / Sister par Frédéric Poincelet ?

J’adore tellement l’album de Young Marble Giants que je n’ai jamais vraiment cherché à écouter les autres disques des groupes qui ont suivi et qui tournaient autour des mêmes musiciens. A chaquefois que je l’ai fait, j’ai été déçu, ou en tout cas jamais aussi charmé - à part peut-être pour le premier album de Statton & Devine qui inclut une merveilleuse reprise acoustique du Bizarre Love Triangle de New Order. Mais il y a quelques jours, j’ai trouvé La Variété de Weekend et je me suis souvenu avoir bien aimé le maxi The View From Her Room du même groupe (passé par Michel il y a plusieurs mois de cela, alors que j’avais repéré le disque sur une liste de Gilles Peterson). Dans Weekend, il y a Alison Statton, chanteuse de YMG, Simon Booth, Spike et d’autres musiciens invités. Ici, on est plutôt du côté du Brésil que dans l’Angleterre industrielle de YMG. Ou plutôt, on est dans une version assez élégiaque de la musique brésilienne, qui n’arrive jamais à être tout à fait aussi joyeuse et céleste : passé à la moulinette des anglais, cette musique n’est plus tout à fait de la bossa, ni de la pop, ni du jazz, ni de la new wave. En fait, ne serait-ce qu’à cause de sa pochette dessinée et de son titre en français, La Variété m’évoque une bande son que pourraient écouter les personnages des bandes dessinées de Serge Clerc, en bout de course, en fin de nuit. Il y a de sombres et jolies correspondances entre la musique de cette époque et les BD du même moment, qui disent des choses du monde d’alors, des années 80, et surtout donnent encore beaucoup à rêver, vingt ou vingt-cinq ans plus tard.

C’était il y a 6 ans, dans un hôtel du côté d’Old Street, assez anonyme et sans charme, pas loin du magasin de disques défunt Smallfish. Le label Mute était sur le point de sortir le coffret TG 24 en CD (en fait une réédition luxueuse d’un coffret de cassettes sorti par le groupe dans les années 80, durant la première phase de son existence). Mute m’avait gentiment convié, ainsi qu’une poignée d’autres journalistes européens, à interviewer les quatre musiciens de Throbbing Gristle qui se revoyaient ensemble dans la même pièce pour la première fois depuis à peu près vingt ans. L’idée de les rencontrer me rendait tout à fait nerveux, mais presque pas plus que pour n’importe quel autre artiste. Avant d’aller à l’interview, à dix minutes de notre lieu de rendez-vous, je me suis rendu dans une galerie qui exposait quelques artefacts originaux de Throbbing Gristle, histoire de communier un peu avec l’ambiance de leur époque. Une époque en fait inconnue pour moi : j’étais trop jeune, trop loin et TG était un mythe, perçu plutôt de loin, mais dont quelques indices m’avaient profondément affecté. Par exemple : la face B de leur premier album (sans parler de sa pochette, minimale), le disque 20 Jazz Funk Greats, le vrai faux greatest hits américain, la dialectique tendue entre les faces A et B de leurs différents singles, le fait qu’ils connaissaient William Burroughs, etc. Plus tard, en lisant Wreckers of Civilisation, je découvrais toute l’étendue de leur art, de leur toile. Mais ce jour-là, je me retrouvais enfermé avec eux quatre dans une salle de conférence d’un hôtel comme aveugle et nous aurions tout aussi bien pu être des gens ordinaires en réunion de travail. A ceci près que nous discutions de leur reformation, et de leur histoire aussi. Je me souviens de leur gentillesse, de l’incroyable regard de Cosey, de la voix et de la bouche de Genesis, de la stature tranquille de Sleazy et Chris. Je les entends encore parler d’exotica, d’ambient, de machines électroniques, de vrai-fausse stratégie de guerre, de choses à venir ou non. Après cela, Genesis me prendrait à part pour m’évoquer autre chose encore, plus directement lié à son propre travail. Et je n’ai toujours pas eu l’occasion de les interviewer à nouveau.

Pour illustrer ma playlist récente sur les morceaux de fin d’album, j’ai fait un mix à écouter là :

http://fairtilizer.com/track/9408

Evidemment, il n’y a presque aucun morceau dans ce mix qui soit issu de ma playlist d’il y a quelques jours. Ne me demandez pas pourquoi.

En démarrant mon blog sur le site des inrocks il y a de cela presque un an, j’avais fait un post sur mes morceaux préférés de fin d’albums. Je remets ici cette liste (en rajoutant quelques commentaires), parce qu’elle continue à me parler et que c’est une bonne manière de parler de certains de mes disques favoris.

Panda Bear - Pony Tails (termine Person Pitch)

Mon album préféré de 2007, qui continue à étrangement résonner, m’évoque en creux Lisbonne où habite Panda Bear. Pony Tails est une vignette délicate, comme une capsule de soleil couchant.

Kris Kristofferson - Why Me (termine Jesus was a Capricorn)

Découvert ce morceau par une reprise de Johnny Cash. Puis, entendu l’original, qui est tout aussi beau, tout aussi intimement fracassé et déconfit.

Map Of Africa - Here come the heads (termine Map of Africa)

Sur cet album, j’adore les morceaux lents, très chaloupés, et celui-ci est un peu pareil à un état de somnolence artificielle, une vieille fatigue alcoolisée.

Mojave 3 - To whom should I write (termine Out of Tune)

Terminer un album sur un morceau comme celui-là, c’est un peu avouer que tout ce qui s’est passé avant était comme inutile parce qu’en quelques minutes tristes, le chanteur Neil Halstead avoue sa détresse face à la solitude.

Nick Drake - Saturday Sun (termine Five Leaves Left)

Pas un morceau inutile sur cet album et son dernier vaut le monde entier.

Palace Songs - The Weaker Soldier (termine Arise Therefore)

Un album en formation réduite, avec une boite à rythmes, sur lequel Will Oldham écrit de manière quasi littéraire - ce qu’il ne fera presque plus jamais par la suite, ou en tout cas avec moins de saveur. Ici, il y a un aveu presque autobiographique (ou plutôt autofictionnel) de l’invalidité de soi (je crois).

Papa M - London homesick Blues (termine Papa M sings)

sur ce mini album, David Pajo reprend des morceaux d’autres et termine par celui-ci, dont j’ignore l’original (à moins que ce soit Pajo qui l’ait écrit ?) et qui, très régulièrement, vient se mettre en boucle dans ma tête.

Neil Young - through my sails (termine Zuma)

Ce morceau devrait figurer en tête de liste, en tête de toutes les listes : il est aérien et volatile, mas incroyable d’évocations quasi célestes.

Joy Division - Decades (termine Closer)

Les deux albums de Joy Division sont d’une grâce éternelle et je vois ce morceau comme la conclusion des deux disques, une manière inavouable de s’envoler tout en restant proche de la terre.

Boards of Canada - Farewell Fire (termine The Campfire headcase)

Parce qu’il semble interminable, comme une boucle dont on ne peut s’échapper sinon en s’endormant progressivement.

Bonnie Prince billy - raining in darling (termine I see a darkness)

Un autre morceau qui s’incruste souvent dans ma tête, en boucle. Court, élégiaque, il résume parfaitement l’album dont in est tiré et duquel s’échappent des sentiments de bonheur triste, de lumière noircie, en pleine campagne tranquille, isolée.

Grizzly Bear - colorado (termine Yellow House)

J’ai une affection particulière pour ce morceau, mais j’ignore pourquoi. J’aime son envol, sa magnitude, son esprit américain qui communie avec quelques grands disques esseulés des années70.

Judee Sill - the donor (termine Heart Food)

Et en parlant de grand disque des années 70, celui-ci en est l’un des plus beaux. Son morceau de fermeture est un long mantra halluciné, pour se perdre sans trouver de rédemption.

Kevin Drumm - cloudy (termine Sheer Hellish Miasma)

Un des musiciens noise les plus intéressants de ces dernières années. Mais ce morceau qui clôt la version originale de l’album (réédité différemment depuis) est d’un calme splendide, planant et presque voluptueux.

Scott Walker - a lover loves (termine The Drift)

Tandis que tout le reste de ce grand disque mêlait abstraction et sons abrasifs, ce morceau est d’une simplicité mordante, comme joué à un enfant, ou un animal. Une rengaine d’éternité suspendue.

Slowdive - Dagger (termine Souvlaki)

J’ai écouté ce morceau des mois durant pour m’endormir, et je ne faisais pas que de beaux rêves de bonheur ensuite, malgré la beauté délicate de sa mélodie.

Sonic Youth - Or (termine Rather Ripped)

Rather Ripped est un grand disque de Sonic Youth, sur lequel le groupe se renouvelle thématiquement et soniquement, sans jamais chercher à piocher dans son passé (ne pas croire ceux qui disent que ce disque évoque Goo ou Dirty, beaucoup plus grunge et datés). Or est une expérimentation lente, de paroles collées entre elles, comme au temps des beatniks. Thurston Moore y évoque des impressions antinomiques que son chant rassemble. Une vignette rare.

Jim O’Rourke - and a 1,2,3,4 (termine I’m happy, and I’m singing and a 1,2,3,4)

Difficile de dire que ce morceau termine cet album, puisqu’en longueur il doit bien en constituer la moitié. Mais une moitié qui n’arrête pas de s’enfoncer dans une matière poreuse, une matière qui confisque le bruit pour en faire une boucle d’apaisement, de tranquillité fragile. Le contraire du new age, de l’ambient, de l’illustration.

Sun Ra - the conversion of J.P. (termine Space Probe)

J’adore Sun Ra mais aucun autre de ses morceaux ne m’a jamais autant bouleversé. Une rythmique africaine, qui voque aussi Steve Reich, hypnotise durant de longues minutes celui qui s’y perd avant le surgissement d’un piano qui arrive à point pour tout élever.

Dans un précédent post, je parlais de Beyond the wizards sleeve, duo qui a sorti quelques bootlegs psychédéliques assez remarquables. Je ne suis pas certain que le duo soit encore actif, après avoir sorti au moins quatre disques et plusieurs remixes. En tout cas, l’un de ses membres serait derrière The Time & Space Machine dont le premier disque, Volume One, est sorti récemment, d’après le même principe de réécriture de morceaux psychédéliques. On y entend là encore des bouts de morceaux qui surnagent dans une sorte d’inconscient collectif (celui du collectionneur de disques, un peu traumatisé) et on ne ressort pas entièrement sain de l’écoute prolongée du disque. On peut en écouter des bouts par là  : http://www.myspace.com/thetimeandspacemachine

Sans doute, après le revival disco qui commence à fatiguer un peu (on en parle tout de même depuis plus d’un an), le revival psyché est-il encore plus intéressant. Ou en tout cas, tout aussi drogué - mais différemment : après la coke de la disco, le retour du rock psyché se fait au LSD pas coupé.

Il y a quelques jours, j’ai acheté ce disque, qui est le troisième d’une série attribuée à un duo au nom improbable, Beyond the wizards sleeve. De quoi s’agit-il ? Des maxis (mais qui comportent six titres) relevant plutôt du bootleg : on y entend des morceaux pas vraiment crédités qui sont des versions rééditées, rallongées ou mixées avec d’autres musiques, de classiques (plus ou moins obscurs) psychédéliques ou krautrock. Le son est parfois caverneux, mais, sur ce Spring, la musique est juste fabuleusement transcendante, qui porte les oreilles vers un ailleurs sublimé, des horizons psychotropes et bien hallucinés. L’ensemble évoque bien ce que fait Pilooski en France, mais avec un petit air encore plus extasié, moins dancefloor, plus déconfit : on y entend par exemple une version de Neu sur le point de s’effondrer, de tomber en un millier de morceaux doucement fracassés.

Difficile de trouver des disques mieux habillés, qui donneraient plus envie d’être écoutés que ceux de ce label dont je ne sais pas grand chose, à part qu’il est en passe de détrôner toutes les autres maisons spécialisées en réédition (à part Honest Jon, qui fait de plus en plus, un vrai travail de fond, notamment avec sa compilation Life Is Hard). Chez Mississipi, il y a de tout et pour le moment j’ai trouvé cinq disques, tous mirifiques (et je n’emploie pas ce mot facilement, promis). D’abord, il y a le mythique second album de Phil Cohran, en hommage à Malcolm X. Cohran a joué avec Sun Ra dans les années 60, enregistré un grand album, On the Beach, de jazz aux limites du modal, du free et du spirituel, dont on commence à peine à saisir l’importance (je commence à voir ici et là des chroniques, bien tardives : le disque a été réédité il y a presque dix ans - et je crois bien l’avoir déjà chroniqué dans les inrocks au début des années 2000, sans que cela intéresse qui que ce soit…). Ce deuxième album de Cohran est peut-être meilleur que le premier, joué sur le fil, menant, comme son prédécesseur, une barque aux marges du jazz, n’explosant jamais entièrement, demeurant toujours sur un étrange fil coupant. Un vrai chef d’oeuvre. Ensuite, chez Mississipi, il y a le disque de l’Orchestre Régional de Kayes, un groupe de Bamako, dont je ne savais rien. J’ai acheté leur disque sur la foi d’une chronique lue sur le net. Et il est parfait d’intemporalité, d’espaces musicaux tout à la fois méditatifs et presque rock aussi, qui m’évoquent la première fois où j’ai entendu de la musique éthiopienne. Mais là, c’est l’aspect minimaliste, mélangé à un étrange sentiment de gospel, qui me plait d’abord.

Enfin, sur Mississipi, il y a des disques de blues. D’abord, deux compilations aux titres et aux pochettes parfaitement élaborés : Life is a problem (dont le titre évoque celui de Life is Hard, publié par Honest Jon - jy reviendrai) et I Don’t Feel at Home in this World Anymore 1927-1948. On y retrouve notamment un de mes groupes préférés, les Blue Sky Boys. Mais qui ne sont rien comparés au grand Washington Phillips, dont la maigre poignée d’enregistrements, datant des années 1927-1929, sous inflence gospel illuminé et presque cosmique. J’avais acheté ce disque sur le net et il n’est jamais arrivé. Mais j’aime tellement les morceaux de ce grand musicien improbable, que je l’ai racheté à la première occasion - c’est-à-dire dès que j’ai pu le voir dans une boutique de disques. Les fans de Palace Brothers trouveront là un morceau intitulé I Had a Good Mother and Father qui fait écho à un morceau du même titre, enregistré par le groupe de Will Oldham sur son premier album. Les autres pourront juste tomber amoureux, ou en religion, en écoutant par exemple Lift Him up that All.

Je précise : ces disques ont été réédités par Mississippi en vinyle et ils sont beaux comme les objets des époques dont ils sont originellement issus, et qu’ils font revivre avec minutie et délicatesse.

Mais Caroline, oui. Ses images et vidéos sont là : http://tight-sweater.blogspot.com/

Cette semaine, à Paris, il ne faut pas rater le concert d’un groupe plus que mythique : les anglais White Noise, qui ont notamment sorti un disque électronique et psychédélique à la fin des années 60. Ils se produisent à la Bellevilloise, durant une journée consacrée aux 40 ans de Mai 68 - avec un mois de décalage sur les célébrations officielles, on appréciera le comique très LSD, en retard d’une séquence, de la date…

A la même affiche, il y aura aussi le trublion psyché funk Arthur Brown, qui a aussi sorti quelques disques mythiques, les français Turzi et Etienne Jaumet (Zombie Zombie), une projection de films de Pierre Clémenti (New Old, Visa de Censure), ainsi que des débats - dont on espère que les participants auront ingurgité autant de pilules qui font disjoncter les neurones que les gars de White Noise avaient dû s’en enfiler en 68, en produisant leur disque d’hallucination proto-folle. Bref, à ne pas rater.

L’excellent DJ et producteur Ricardo Villalobos joue ce soir à Paris, dans le festival Villette Sonique. Ce sera de toute manière toujours mieux que Devo (qui passait il y a quelques jours, que je n’aime pas et dont plusieurs personnes m’ont dit du mal). Mais je ne serai pas à Paris pour le voir. Pour me rattraper, voici une liste de sept de ses disques qui me tiennent à coeur - un pour chaque jour de la semaine.

1. Bredow

C’est le premier maxi de Villalobos que j’ai acheté, en 2001. C’était la première fois que j’allais au magasin
Katapult, qui était encore vers le boulevard de la république, dans une petite rue (ensuite, il déménagera dans le troisième arrondissement, avant de fermer il y a deux ans). Le magasin était étroit, mais ses propriétaires, accueillants. J’y ai écouté plusieurs disques au hasard et celui-ci m’a tout de suite interpellé. Je ne savais pas qui était ce producteur, mais sa musique, qui prenait un temps infini, me plaisait absolument. Quelques semaines ou mois plus tard, je retrouvais son nom sur un disque de remixes de Two Lone Swordsmen et Andrew Weatherall, en interview, me dirait quelques mots sur lui dans sa loge du Batofar.

2. The Contempt

Ce morceau est plus vieux que le précédent. Il date de 1995 mais je l’ai découvert vers 2004 lors d’un dîner chez Michel qui venait d’en acheter la réédition. J’ai tout de suite adoré ses deux versions et son côté brinquebalant, mais extrêmement ferme. Il y a toujours de la fantaisie (militaire ?) chez Villalobos et ici, elle s’exprime tout en filigrane.

3. Easy Lee

Morceau extrait de son album Alcachofa, pour lequel je l’avais rencontré et interviewé. Il m’avait raconté tout son parcours, expliqué comment il avait fait un morceau comme “808 The Bassqueen” (que je recommande aussi) à Ibiza et s’était montré très délectable, charmant et drôle. Il faudrait que je déterre ma cassette de l’entretien et que j’en fasse quelque chose, un jour.

4. What You Say is more than I can say

Un maxi, mais pas vraiment comme les autres : ici, la mélancolie et la folie sont entremêlées et il y a comme une tristesse profonde qui, d’un coup, grâce au chant hanté, jaillit en surface. Je me souviens d’un moment où ce disque tournait en boucle à la maison et en regardant sur ses crédits, je me rends compte qu’il est sorti en 2002 : il y aa une éternité déjà.

5. Blood on my hands

Villalobos signe ici un remix somptueusement sombre d’un morceau déjà très percutant de l’anglais Shackleton. Mais il en fait une odyssée de vingt minutes, tout en éclatements intérieurs, en implosions intimes qui offrent du monde une vision dont on ne sait jamais démêler le festif du désemparé, le fou du simplement joyeux. Et il y a quelques jours, Villalobos a sorti un nouveau double maxi sur lequel Shackleton le remixe : une autre petite perle, complexe et étrangement planante, qui vient ponctuer une série de disques sortis avec une belle régularité depuis un an ou deux.

6. live à Fabric,

Sur ce CD, Villalobos ne mixe que ses propres morceaux inédits, mettant à mal l’idée même de l’album de mixes fait de tubes (et renvoyant implicitement l’idée stupide de Justice de mixer un disque pour Fabric avec des idioties françaises ringardes des années 80 aux orties où elle appartenait - et où Fabric l’a aussi reléguée puisque le duo français n’a jamais sorti ce disque - il a préféré sans doute consacrer son énergie à une vidéo encore plus bête).

7. Enfants (Chants),

Ici, il reprend un morceau, une ritournelle, de Christian Vander, la faisant comme tournoyer sur elle-même, plus grasse que gracieuse, mais néanmoins très élévatrice. Peu de gens autour de moi aiment vraiment ce maxi, mais je le trouve assez enchanteur et très deleuzien, dans son idée de remettre le sample venu d’ailleurs au coeur de la composition, qui en devient comme un drôle de rhizome mouvant, ne faisant jamais racine, mais menant l’audition vers un ailleurs inouïe. C’est peut-être cela la force de Villalobos pour le moment : il n’a jamais fait racine, tout en faisant semblant de toujours faire la même chose.

J’aurais peut-être mieux fait de m’abstenir.

Les Scrambled Eggs sont un groupe de Beyrouth, un peu les Sonic Youth de Gemmayzé (une rue de la ville), et ce sont mes potes. Mais ça fait au moins un an que je ne les ai pas revus. J’ai eu de leurs nouvelles par l’intermédiaire du film Je Veux Voir, de Khalil Joreige et Joana Hadjithomas, avec Catherine Deneuve. Accolé à deux secondes de ma musique, au bout du film, il y a leur morceau Let It Go, qui est un condensé de ce que j’aime le plus en rock, en pop, en énergie flagrante et massive. Charbel, le chanteur et guitariste, y chante mieux que jamais - à moins que ce ne soit moins bien que jamais : dans l’un ou l’autre cas, il reste saisissant de vérité et cette chanson est irrésistible.

http://www.myspace.com/scrambledeggslebanon

Deux remixes en ce moment, me fascinent : celui de Shackleton, très dense et vertigineux, pour Villalobos - une merveille. L’autre est fait par rustie, pour Pivot, nouvelle signature rock de Warp, mais qui joue comme s’il s’agissait d’un Autechre noisy. Le maxi de Martyn est assez beau aussi. Mais, cette semaine, je suis conquis par des disques plus vieux, des rééditions : le Tamper de Jim O’Rourke, longtemps épuisé, qui ressort sous une pochette minimaliste. Le contenu est drone, viscéral, très prenant. Le Dance Hall Showcase II de Sugar Minott  : une vraie merveille, qui mixe versions chantées et dub. Chaque disque de Minott est une merveille et celui-ci, qui date de 1982 est un des plus attirants, immédiatement séduisant, richement arrangé. Il y a aussi le CD qui réédite les versions du morceau Vantage isle de Deepchord, parfait pour se laisser entraîner sur une pente vaguement groggy. je ne dévoile pas encore tout le reste, mais la compilation Living is Hard, entendue par hasard dans un magasin à Berlin (Hardwax - pas spécialement le lieu où je pensais tomber sur ça) est sublime, emplie d’une étrange mélancolie, d’un sentiment ineffaçable de douleur contrite, de chant sans lendemain.

Un maxi qui débute comme du Pink Floyd lysergique, continue comme s’il tentait de se réveiller en remixant des riffs d’Ash Ra Tempel mêlés dans une sorte de chaudron très FM : je ne sais pas exactement où se situe mon envie, mon amour ou ma fascination, mais j’aimerais bien trouver ce disque - même s’il est ringard de continuer à acheter des disques. Tout ça s’écoute par là : www.myspace.com/fntn et sort sur Information, le label qui édite les suédois Studio (dont il faut à tout prix écouter l’impeccable compilation de remixes, Yearbook 2, prévue elle aussi pour très bientôt).

Je ne me souviens plus du nom du groupe. Pourtant, on me l’a répété deux ou trois fois, mais ma mémoire flanche en ce moment. C’était Jukebox Club, je crois. J’ai bien aimé leur concert, même s’il n’avait rien de réellement fabuleux et qu’il mettait en scène à peu près tous les trucs et clichés du groupe de rock. Vu de loin, il y avait quelque chose de presque gênant dans cette addition de petites touches parfaites et regarder les photos ci-dessus donne presque instantanément une idée de la musique qui y était jouée. Le guitariste était parfait dans sa gestuelle, alternant à une vitesse fulgurante toutes les bonnes poses et les bons riffs, la bassiste était tout aussi impeccable dans son rôle, impassible et tout occupée à mater son bel et gros instrument, etc. Quant à la chanteuse, elle dégageait quelque chose d’irrémédiablement attirant, puisqu’elle jouait sur l’ADN sexuel du rock et reprenait à American Apparel tous les clichés (short court, poses sexy, cheveux flottants) volés au rock’n'roll (et à Blondie et au punk). Bref, dans sa présence sur scène, il y avait beaucoup de maladresses, mais pas mal de charme aussi, qui révélait bien ce côté un peu voyeur qui flotte souvent parmi un public de rock. Mais, le plus touchant, c’était le moment où je suis allé voir de plus près ce qui se passait sur scène et le glamour vu de loin laissait place à des signes bien moins scintillants, plus normaux. Ce groupe-ci aurait tout aussi bien pu être celui de mes voisins de palier, qui n’ont pas vraiment les moyens de se payer les bonnes guitares ou les fringues branchées. Un groupe fauché, donc, et qui, par son paupérisme apparent dans les détails renoue avec l’essence punk rock, au-delà de l’addition des clichés. Après tout, Kurt Cobain aussi était pauvre quand il a commencé et les trous dans ses jeans et ses Converse n’avaient rien de prémédité.

En vrac, quelques disques qui sortent bientôt et que j’ai hâte de toucher, écouter, laisser tourner longtemps sur la platine. Celui d’Oren Ambarchi est déjà sorti, mais pas encore trouvé. Le reste arrive doucement. j’adore la pochette de la compilation Spiral. Et même si je connais tous les morceaux du nouveau CD de Basic Channel, il va sans dire que j’ai hâte de l’avoir tout de même, je suis certain qu’il y a dessus des choses légèrement différentes…

Parfois, dès la première note, on sait qu’on est face à quelque chose de simplement envahissant, de pleinement revigorant et dont on sait exactement ce qu’il va nous faire : nous désorienter pour nous mener vers un ailleurs tout à fait inattendu. Et puis, avec Stanley Brinks, ce qui est rassurant et désorientant à la fois, c’est qu’il y a d’emblée une entité familière dans son chant : cette voix, l’accent un peu vascillant, le chant qui monte doucement pour former une mélodie fragile, comme d’éther,  appartiennent à André Herman Dune, qui est parti vivre à Berlin après avoir laissé son ancien groupe à Paris. Je suis tombé sur son myspace après avoir échangé quelques mails avec lui à propos de Berlin. Et j’avoue que j’adore ses morceaux qui sont une suite logique (comme un feuilleton familier) de celles qu’il écrivait auparavant. Mais elles ont ici un supplément d’étrangeté - à moins que ce ne soit simplement ma manière de dire que je les trouve extrêmement bien arrangées, avec une délicatesse sourde et un instinct narratif rare. Et tout ce que je peux raconter ne parviendra jamais à décrire l’émotion inattendue qui me prend quand je l’entends chanter cette phrase pourtant très simple : “when I was a younger man I drank a lot of coffee”. En fait, je crois savoir : ses chansons sont l’équivalent des livres que j’aime le plus, ceux qui parlent d’autobiographie, de soi, de jeunesse et d’années passées, mais pas entièrement perdues puisqu’elles forment le coeur et le creux des oeuvres les plus mémorables.

http://www.myspace.com/therealstanleybrinks

Quand Michel et Philippe m’ont parlé d’un maxi de Black Sabbath tout juste ressorti, je n’en ai pas cru mes oreilles : ils parlaient de Planet Caravan, l’un de mes morceaux favoris entre mille, qui se trouve sur le deuxième album du groupe, Paranoid. Planet Caravan n’a rien à voir avec le reste des morceaux du groupe : il s’agit d’un morceau lent, éthéré, ralenti, comme sous codéine, très psychotrope et psychédélique. Le genre de morceau qui happe instantanément et saisit l’imagination, comme une drogue familière. Savoir qu’il existait en maxi me faisait fantasmer comme jamais, mais sans trouver le temps d’aller le chercher, l’acheter. Heureusement, Michel a pensé à moi et m’en a trouvé un exemplaire. Le morceau sonne comme jamais et l’on dirait que les sillons du maxi l’emplissent de plus d’espace encore, de plus de failles cosmiques que sur l’album. Sur la face B, un autre morceau assez magnifique, Solitude, et de la même tenue, dans la même veine (celle où l’on plante le machin qui fait planer). En fouinant un peu, je me suis rendu compte que le maxi était réédité par un duo qui m’a l’air assez proche de Quiet Village et DIRTY. J’adore leur nom : Slow to Speak. Et leur site est rempli de petites merveilles. http://slowtospeak.net/index.h

Il faudra bien qu’un autre groupe de rock se décide à s’appeler aussi ainsi : The Names. A moins qu’il ne faille forcément être Belge pour pouvoir arborer avec autant de classe et d’intelligence un tel nom, qui ne dit rien, mais qui, à l’écoute de ce grand disque oublié, dit aussi à peu près toute la beauté du monde - ou au moins toute celle qui pouvait habiter les productions de Martin Hannett vers 1980. Hannett chez les belges, donc, vaut mieux que n’importe où ailleurs après Manchester : il devait y avoir à Bruxelles un vieil air glacé et harassant qui a dû inspirer le producteur de Joy Division.

En un album, et trois singles, rassemblés en un seul CD, The Names (bien fagotés par leur producteur) rivalisaient, dans la catégorie cold wave, avec n’importe quel autre groupe de l’époque. Et possédaient en plus un vrai sens du drame cinématographique - ou plus précisément, semblaient faire des disques en regardant d’un oeil vers Cure et Joy Division, et de l’autre vers le cinéma classique hollywoodien auquel le groupe a emprunté des titres (Shanghai Gesture, Leave Her To Heaven - apparemment, en Belgique, la cold wave devait bien aimer Gene Tierney…) pour baptiser ses propres compositions.

Sur Swimming, tout est d’époque, à commencer par le fabuleux single Nighshift (sorti sur Factory Benelux, tandis que l’album était édité par les Disques du Crépuscule), mais il y aussi comme une inspiration prise dans les années 30 ou 40. Ecoutant tous ces morceaux aux airs de tourbillon intime, surgit un écho des livres de Chaland et Serge Clerc qui réinventaient au même moment le passé en le modernisant. Dans Swimming, il y a bien quelque chose de cet ordre : des jeunes gens modernes qui font de la musique de leur époque, mais résolument hantée par un ordre plus ancien et irrésolument habitée par un souffle difficilement oubliable.

(Merci à Philippe de m’en avoir retrouvé un exemplaire en CD : mes vinyles ne sont plus là où ils devraient être).

Quand j’étais gamin, au début des années 90, Spiritualized était mon groupe préféré. Parce qu’il venait juste après Spacemen 3, mon groupe préféré de tous les temps dont j’avais raté l’unique concert parisien que j’aurais pu voir à cause d’une fille qui m’avait retenu trop longtemps. Je me souviens encore de la queue devant la station de taxis à Maubert Mutualité, un samedi soir. Trop d’attente et raté Spacemen 3. Heureusement, un an plus tard (ou deux), j’ai pu voir un des premiers concerts de Spiritualized à la Locomotive. C’était juste après les résultats du bac et le monde était ouvert. Spiritualized était tout à fait différent de tout ce que j’avais pu voir alors : Jason chantait assis, dans un nuage de fumée et tout ce qui se dégageait de ses chansons était d’une étrange beauté narcoleptique, psychédélique et doucement vagabonde, à la dérive. Plus tard, j’ai eu la chance de rencontrer Jason, grâce à un ami commun, Thierry, qui avait lui aussi un groupe, Reverberation, méconnu mais dont je me suis occupé un temps. Je me souviens même d’un coup de fil ou deux de Jason en pleine nutit pour me demander des nouvelles du groupe. Puis, les années passant, Reverberation s’est éteint et je n’ai plus revu Jason qu’à de maigres occasions, lors de venues pour des concerts ou de la promo. Mais quoi qu’il arrive, quelle que soit l’époque, j’ai toujours eu de la tendresse pour ses disques. Et le nouveau m’attire plus encore que les autres : là où les plus récents albums de Spiritualized le voyaient opter pour des chemins un peu grandiloquents, faisant du rock comme s’il tentait de trouver une juste voie entre les Stooges et Aretha Franklin, ce nouvel album est bien plus simple, presque plus lucide et immédiatement touchant. Son histoire est perturbante : Jason, récemment, a failli mourir et cet album est construit à partir de cela. Son titre se réfère aux urgences (A & E en anglais), mais aussi aux notes qui le dominent (A & E, toujours, c’est à dire La et Mi - corrigez-moi si je me trompe). Dès le premier morceau, le chant est bien plus heurté et meurtri, comme blessé, que par le passé - ou en tout cas, c’est bien l’impression que donne la voix de Jason à qui la fréquente un peu. Surtout, l’album ne sombre jamais dans des tentations de grandiloquence ou de jeu trop symphonique, trop dramatique. Jason semble avoir coupé systématiquement ses effets et les envolées trop planantes du passé pour construire un disque où résonnent par moments juste trois notes de piano qui, coincées entre deux morceaux, en disent long sur cet état d’esprit entre chien et loup, entre diurne et nocturne qui habite le disque. Il y a là comme un état de fièvre qui conduit le disque d’un bout à l’autre. Une fièvre étrangement solitaire. Après toutes ces années, Jason demeure bien encore le meilleur compagnon de nos solitudes les plus intimes.

Je suis fasciné par l’univers sonore de Nurse With Wound, depuis plusieurs années déjà. Le groupe, qui est surtout l’émanation de la vision musicale d’un seul homme, l’anglais Steven Stapleton, existe depuis la fin des années 70. A cause de ses premiers disques assez denses, sombres, tendus, composés de paysages sonores froissés, de collages expérimentaux oscillant entre le bourdonnement et le dadaïsme pur, le groupe a été catégorisé dans la musique industrielle. Pourquoi pas ? Le genre est, en fait, tellement vaste qu’on peut y mettre beaucoup de monde. Toujours est-il que Nurse with Wound déroute souvent l’auditeur en empruntant des voies inattendues.

La semaine dernière, par exemple, réduit à un duo, NWW jouait à Paris à la Cité de la Musique, sonorisant un film assez magique de Murnau, la terre qui flambe. La partition était composée de bruits de vieux vinyles qui craquent, de drones résonants et, parcimonieusement, de touches de piano. L’ensemble était d’une beauté assez spectrale, en plein accord avec le film et j’ai hâte que ce petit ensemble sorte un jour en disque. En attendant, dès la fin du concert, j’ai acheté le nouvel album du groupe, Huffin Rag Blues, qui venait d’être mis en vente. Musicalement, rien à voir avec le concert, bien que le disque ait été fait par le même duo (et avec quelques invités, notamment au chant). Ici, pas de drones, ni de strates industrielles ou krautrock. Tout cela laisse place à des sons et des compositions bien plus lounge, latines presque, parfois étrangement blues. Mais, comme d’habitude chez NWW, dès qu’un climat s’installe, il devient urgent de le modifier, de la casser. Ici, après quelques morceaux qui font croire que l’on est revenu quelque part dans les années 50, dans un club métissé de jazz, surgissent soudain des enregistrements de bruits d’animaux, de ferme, qui happent progressivement l’attention jusqu’à chasser toute chanson. Le changement est surréaliste, drôle, perturbant. Et laisse la place à un morceau qui fait penser à un pastiche assez génial de Nick Cave.

Et d’un bout à l’autre tout le disque nous malmène ainsi, prenant un vrai plaisir à distiller des sonorités plaisantes, immédiatement accessibles, mais comme pour les réduire subrepticement au néant en y incorporant des sons presque subliminaux qui disent que cet easy-listening là n’est que de façade, que l’on s’amuse bien, mais jamais entièrement. Il y a un vice caché dans ce bonheur-là, qui donne d’ailleurs au plus beau morceau du disque, le joliment titré Thrill of Romance… ?, une patine extrêmement élégiaque rehaussant plus encore la nostalgie et les larmes rentrées qui pointent dans la voix réverbérée de la chanteuse Freida Abtan - comme une version de fin de nuit, primitive et fatiguée, d’un morceau de Can ayant oublié toute frénésie dansante au profit d’une quiétude malaisée de mort annoncée.

Bumrock est un nouveau fanzine de Kerozen, et il comporte exactement le genre de dessins que j’adore et dont on ne sait pas s’ils sont des détails de fresques plus grandes o